La bienpensance et les sciences de l’Antiquité

Après que des spécialistes de l'Antiquité, comme Dan-el Padilla Peralta aux États-Unis, aient demandé il y a quelques jours l'abolition de leur propre discipline par souci de bienpensance, afin d’en finir une fois pour toute avec son lien prétendument « inséparable » avec la « suprématie blanche » et la « misogynie », il semble évident que la pensée politiquement correcte ait bel et bien atteint les périodes « prémodernes ».
 La bienpensance et les sciences de l’Antiquité

En effet, il n'existe pratiquement plus une seule chaire universitaire nouvellement annoncée dont la définition ne comporte pas une allusion à la théorie du genre, au postcolonialisme, à la migration ou au théories anti-racistes, de telle sorte que nous assistons actuellement à l'extinction des questions de recherche universitaire « classiques » et à la genèse d'une nouvelle génération de chercheurs qui sont politiquement et idéologiquement biaisés dès le départ. Alors que le déplacement progressif des sujets vers, par exemple, les questions coloniales, l'histoire des minorités ou le rôle des femmes avait encore un sens pour l’avancement des disciplines modernes et ouvrait de nombreux champs de recherche intéressants et utiles, l’application forcé de questions idéologiquement motivées sur les périodes historiques prémodernes est considérablement plus problématique et est susceptible de conduire plutôt à de graves distorsions qu'à un réel gain de connaissances - aussi et surtout dans le domaine des études classiques.

D'une part, il y a la situation des sources historiques. Ces témoignages sont souvent si pauvres et si peu fiables pour l'Antiquité que même les questions fondamentales de l'histoire factuelle générale peuvent difficilement être reconstituées. Aborder ce matériel avec des questions telles que l’intérêt pour un prétendu « racisme structurel », pour la « construction » du « genre » ou pour l'inclusion des « migrants » n'a, dans la plupart des cas, aucun sens et ne peut conduire qu’à des déformations ou des absurdités massives. Cela était déjà évident à l'époque marxiste, où la considération unilatérale de l'économie ancienne sous l’angle de la « société esclavagiste » fermait les yeux sur la diversité et la richesse de l'évolution des systèmes économiques anciens. Une menace similaire se présente aujourd'hui lorsque l'on tente de comprendre des périodes de l'Antiquité qui sont de toute façon presque inconnues uniquement à partir de perspectives hautement idéologisées telles que l'« oppression » des « minorités » par un patriarcat « blanc ».

Un autre problème est celui de la vision du monde adoptée par les cultures passées elles-mêmes. Ces perspectives sont, à bien des égards, si fondamentalement différentes des nôtres que, dans de nombreux cas, il est non seulement anachronique mais aussi erroné de tenter d'y appliquer les questions sociales actuelles et de suggérer ainsi une comparabilité qui n'existe pas, au risque de détourner notre regard des problèmes réels pour l'orienter vers des problèmes largement imaginaires. Ceci est particulièrement vrai pour les questions de race, qui ne jouent pratiquement aucun rôle dans notre littérature ancienne, mais que la recherche actuelle, par souci de bienpensance, veut absolument y introduire à coup de massue - avec la conséquence surréaliste que, pour les uns, le monde ancien apparaît désormais comme une civilisation fondamentalement « raciste » et colonialiste, alors que pour les autres (comme Martin Bernal, l'auteur de « Black Athena »), cette même civilisation paraît, de manière toute aussi absurde, comme une simple ramification périphérique d’une civilisation « africaine » ancestrale, remplaçant ainsi la prétendue vision « eurocentrique » (naturellement négative) de l'Antiquité par une nouvelle vision « afrocentrique » (naturellement positive).

La mode, désormais omniprésente, selon laquelle un « sentiment » est un meilleur argument qu'un « fait » contribue largement à cette évolution, de sorte que même les vérités historiques évidentes ou le consensus de la recherche doivent être mis de côté lorsqu'une personne (prétendument) « concernée » se sent « offensée ». En effet, il est désormais très sérieusement supposé que les « faits » sont des éléments fondamentalement relatifs ou, lorsqu'ils affectent négativement les intérêts des sociétés parallèles et des minorités prétendument opprimées, qu'ils doivent même être rayés de l’argumentation scientifique et considérés comme de simples instruments d'« oppression » étrangère – d'autant plus que, comme l'a récemment expliqué Donna Zuckerberg, les études anciennes sont de toute façon toujours « fondamentalement misogynes » et fixées sur la supériorité de la race blanche. Il en résulte une véritable « tribalisation » de la recherche : introduire des étudiants d'origine non européenne à la pensée d'Homère ou de Sénèque peut désormais être interprété comme un acte d'agression culturelle, tandis que les Blancs qui feraient des recherches sur l'Afrique subsaharienne ancienne ou les hommes qui analyseraient l’histoire des femmes peuvent se retrouver accusés d'« appropriation culturelle » illégitime - avec les conséquences en matière de politique du personnel qui s’imposent lorsqu'il s'agit de nommer de nouveaux professeurs. Et bien sûr, cette « tribalisation » ne va que dans le sens d'une interdiction croissante aux « vieux professeurs blancs » de s'exprimer sur des questions qui ne correspondent pas à leur « race », leur « classe » ou leur « genre », tandis que les minorités prétendument « opprimées » sont appelées avec enthousiasme à travailler sur des domaines de recherche classiques auxquels, selon leur propre logique tribale, elles ne peuvent prétendre : ici, très commodément, l’on donne priorité à la nécessité d’introduire un « souffle nouveau » dans une discipline « sclérosée ».

Une conséquence directe de ces asymétries croissantes, qui n'ont souvent que des rapports très limités avec le domaine de recherche lui-même, est le fait que l'effort d’inclure des questions « politiquement correctes » relatives aux femmes, à la race, à la société, à la migration ou aux minorités LGBTQ dans la recherche et l'enseignement des études classiques conduit assez souvent à un lent abandon des champs de recherche principaux. Quand, par exemple, on met de côté des textes fondamentaux comme ceux de Platon ou d’Aristote pour étudier à leur place des écrits tout à fait secondaires comme les « Lettres des Pythagoriciens » pseudépigraphiques, simplement parce qu'elles sont (hypothétiquement) associées à des auteurs féminins, ou lorsqu’on exige la parité dans le traitement des aspects « blancs » et « noirs » de l'histoire ancienne, alors que ces derniers n'ont au mieux qu'une importance de quatrième ordre pour notre compréhension de l'antiquité, des composantes essentielles de la tradition occidentale sont nécessairement abandonnées en raison de ce déplacement de l'essentiel vers l'accessoire, sans qu'il en résulte en retour un quelconque véritable accroissement de nos connaissances (si ce n'est la « fierté » de pouvoir déployer notre « sensibilité » culturelle et … récolter des fonds financiers de plus en plus importants mis à disposition par les nombreuses instances scientifiques idéologisées). Et c'est précisément cette déconstruction consciente et cette remise en cause radicale de notre passé collectif qui semblent être délibérément voulues.

Ajoutons à cela la tendance à lire tous les textes, même les classiques, avec un froncement de sourcils moral, à doter des auteurs comme Ovide ou Aristote d’« avertissements au lecteur », à les éliminer des syllabi, voire à les retirer des bibliothèques parce qu'ils contiennent des propos « violents », « misogynes » ou « racistes », qui pourraient être perçus par les lecteurs comme « offensants », et le pas vers l'infantilisation et l'absurdité totale est bel et bien franchi - avec des conséquences dévastatrices non seulement pour la recherche, mais aussi pour l'enseignement et donc pour l'image historique que se fait la nouvelle génération de jeunes Européens de sa patrie. Déjà aujourd’hui, on peut constater que leur conscience culturelle a été complètement déformée par un enseignement de l'histoire réformé à mort, et que non seulement les connaissances factuelles ont été largement perdues, puisqu'on n’a pas voulu leur enseigner une chronologie et une géographie solides, mais que même les quelques « îlots de savoir » thématiques auxquels l'enseignement est maintenant réduit sont désespérément surchargés idéologiquement.

C'est ainsi que grandit une nouvelle génération qui, bien qu'elle considère Saint Augustin et l'empereur Auguste comme une seule et même personne, date Louis XIV après la Révolution française ou attribue la construction du mur de Berlin à Adolf Hitler, mais « sait » que la culture grecque est d'origine africaine, que la véritable tolérance religieuse n'a été pratiquée que par les musulmans, que l'Église est responsable des « siècles obscurs » du Moyen Âge, que l'essor économique de l'Europe n'était fondé que sur l'esclavage, que le progrès technologique de l'Occident n'a été possible qu'en « volant » à d'autres civilisations, et que l'Europe était jusqu'à il y a quelques années un patriarcat radical dans lequel les femmes et les minorités étaient constamment opprimées.

Le fait que cet échec complet de la didactique de l'histoire, manifestement voulu par certains milieux politiques, atteigne maintenant aussi la recherche universitaire « sérieuse », même dans des disciplines telles que les études anciennes, pourrait entraîner une rupture fondamentale de nos identités historiques et porter un coup fatal à la recherche scientifique libre telle que nous l'avons connue jusqu'à présent...

David Engels, essayiste et historien belge, est professeur d'histoire romaine à l'Université libre de Bruxelles et travaille pour l'Instytut Zachodni à Poznań

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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