Houellebecq ne fait pas quartier

Pendant longtemps, Michel Houellebecq a été perçu presque exclusivement comme un simple romancier, tandis que son travail d’essayiste avec ses attaques décapantes contre le monde moderne et son pessimisme en apparence nihiliste étaient au mieux perçus comme des provocations occasionnelles et calculées – une sorte d'auto-mystification consciente, par laquelle l'auteur ne chercherait qu'à souligner sa réputation d'« enfant terrible », mais en aucun cas une révélation sincère qui aurait permis de tirer des conclusions sur la véritable signification de ses romans.
 Houellebecq ne fait pas quartier

Or, il devient de plus en plus clair que les critiques littéraires se sont quelque peu emmêlés les pinceaux - aussi et surtout en Allemagne, où le caractère incontestablement conservateur de Houellebecq est encore ignoré aujourd'hui. En effet, en Allemagne, les auteurs de « droite » (du moins tant qu'ils sont en vie) ont graduellement perdu tout droit à être sérieusement discutés dans les feuilletons et les revues littéraires, car ce serait offrir une « tribune » à leur « haine », comme on le dit si joliment aujourd'hui. Or, Houellebecq est incontestablement l'une des voix les plus importantes de la littérature européenne moderne et se retrouve, du moins en France, à cause ou en dépit de son œuvre, littéralement couvert de prix littéraires, voire de la Légion d'honneur. Donc, l’Allemagne, afin de rester fidèle à ses « idéaux » politiques sans pour autant ignorer l’un des plus grands romanciers français, se doit de lire ses textes « à contre-courant » : non pas, par exemple, comme un réquisitoire déchirant et désespéré contre le démantèlement libéral-gauchiste de tout ce qui reste des valeurs traditionnelles, mais plutôt comme une voix « engagée » et « provocatrice » dans la lutte contre le « capitalisme », le « patriarcat » et « l'agitation de droite ».

Mais ces dernières années, cette distorsion ne peut être maintenue que de plus en plus difficilement. Déjà « Soumission » (2015) avait clairement divisé les opinions, car interpréter l'œuvre comme une « parodie ironique » des « théories conspirationnistes de droite » sur le « grand remplacement » et la lente islamisation de l'Europe n'est possible que si l'on n'a ni lu le roman, ni analysé les interviews et les essais de Houellebecq, et si l'on ignore également le contexte intellectuel et politique de la France réelle pour laquelle Houellebecq écrit et vit. L'acceptation par Houellebecq du « Prix Oswald Spengler » en 2018 - largement étouffée par la presse - et son brillant discours lors de la cérémonie de remise (publié en 2019), qui culminait en une déclaration d’amour pour l'Occident et l’espoir d'une restauration du christianisme comme culture dominante de l'Europe, avaient été un autre point de repère dans le positionnement politique et idéologique de Houellebecq, tout comme son recueil d'essais récemment publié « Interventions » (2020). Depuis lors, les choses n'ont fait que se clarifier de plus en plus : Houellebecq s'exprime plus ouvertement que jamais sur les questions contemporaines et est devenu l'une des voix les plus importantes du milieu conservateur français, une voix incontournable même pour les médias de masse.

Le dernier essai de Houellebecq dans le « Figaro », intitulé : « Une civilisation qui légalise l'euthanasie perd tout droit au respect », doit également être interprété comme un engagement conservateur fort en faveur de la « vie ». Partant du débat actuel sur la légalisation de l'euthanasie en France, Houellebecq mène progressivement à l'absurde tous les éléments de l'argumentation moderne : en effet, la médecine moderne rend supportable la douleur même la plus forte ; la « dignité » humaine consiste dans la vie, pas dans le suicide ; aucune personne saine d'esprit ne peut « vouloir » la mort ; l'affirmation de la « compassion » pour le désespoir est un mensonge éhonté ; la référence aux « progrès » de pays voisins comme la Belgique ou les Pays-Bas est une farce, etc. Mais surtout : Houellebecq, par un démontage implacable des partisans de l'euthanasie que sont Anne Bert, Jacques Attali et Alain Minc, fait apparaître clairement où se trouvent les véritables raisons du prétendu humanisme de la mort dans la « dignité » : à savoir l'intérêt matériel des proches à bénéficier d’un héritage rapide et celui de l'État de réduire les coûts élevés des soins aux malades en phase terminale. Certes, Houellebecq ne nourrit pas de faux espoirs : il sait que l'opposition attendue de l'Église catholique sera ridiculisée par les médias et que celle des juifs, des musulmans et des bouddhistes simplement étouffée afin d’éviter toute accusation d’« intolérance ». Même l'opposition des médecins, à qui l'État demande de rompre ouvertement le serment d'Hippocrate, ne sera probablement qu'un combat d'arrière-garde à long terme. Qu'est-ce qui en découle pour Houellebecq ? Une conséquence effrayante mais pas totalement incompréhensible : « Je vais, là, devoir être très explicite : lorsqu'un pays – une société, une civilisation – en vient à légaliser l'euthanasie, conclut-il avec emphase, il perd, à mes yeux, tout droit au respect. Il devient dès lors non seulement légitime, mais souhaitable, de le détruire ; afin qu'autre chose, un autre pays, une autre société, une autre civilisation ait une chance d'advenir. »

Le caractère radical de cette déclaration doit être littéralement savouré mot par mot : ce n'est rien de moins que la déclaration de faillite complète et inexorable de la civilisation occidentale. L'Occident n'est pas seulement en train de se discréditer, voire de se dissoudre, par son relativisme moral et son hédonisme : il ne mérite rien de mieux que cette fin, et celui qui souhaite vraiment que la décence, la moralité et la véritable humanité redeviennent les idéaux de notre société serait bien inspiré, selon le dicton de Nietzsche, de bousculer ce qui doit, de toute manière, tomber. Malheureusement, dans cet essai, Houellebecq ne révèle pas à quoi ressemblera cette civilisation nouvelle qui devra advenir prochainement. Mais quiconque connaît un peu sa pensée sait qu'il espère le retour d’une nouvelle religiosité, et en cela, il regarde probablement plus vers l'Est que vers le Sud. En effet, la culture islamique, comme le suggère Houellebecq si souvent, n'est pas une véritable alternative en raison de son hédonisme inhérent et de son implication dans le déclin culturel de l'Occident ; tout au plus, comme le suggère « Soumission », un moyen de stabiliser quelque peu le matérialisme occidental par un nouveau corset d'hypocrisie religieuse. Le catholicisme occidental ainsi que la vieille aristocratie, pourtant profondément admirés par Houellebecq, sont également considérés comme cliniquement morts par le romancier. Cela voudrait-il donc dire que, pour Houellebecq, l'espoir d'une possible refondation de la civilisation occidentale ne puisse partir que de l'esprit de l'orthodoxie ?

David Engels, essayiste et historien belge, est professeur d'histoire romaine à l'Université libre de Bruxelles et travaille pour l'Instytut Zachodni à Poznań

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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