L'Allemagne, toujours un État de droit ?

Plusieurs décisions révolutionnaires ont été prises en Allemagne ces dernières semaines, mais, comme c'est souvent le cas, elles n'ont été que peu ou pas couvertes par la presse étrangère. Après tout, l'Allemagne n'est pas, comme la Pologne ou la Hongrie, sous la surveillance d'innombrables ONG, de correspondants étrangers ou de personnalités de l'opposition bien informées qui n'attendent qu'une chose : que toute "infraction à la loi" réelle ou présumée soit révélée au grand jour et utilisée pour étayer la thèse selon laquelle leur pays serait en passe de devenir un État voyou "dictatorial"…
 L'Allemagne, toujours un État de droit ?

La première décision, de grande portée, est celle de l'Office fédéral pour la protection de la Constitution, dirigé par Thomas Haldenwang, un homme de la CDU et un fidèle de Merkel, de mettre en place, à partir du 29 avril 2021, un nouveau domaine d'activité appelé « Délégitimation de l'État relevant de la protection de la Constitution » et dirigé contre tous les « phénomènes, groupes et individus » qui chercheraient à « suspendre des principes constitutionnels essentiels ou à entraver de manière significative le fonctionnement de l'État ou de ses institutions. »[i]

Cette décision, bien qu'elle soit explicitement liée aux opposants à la politique du gouvernement en matière de coronavirus, est thématiquement très large et n'implique rien d'autre que la possibilité de surveiller comme ennemis de l'État tous ceux qui, pour une raison ou une autre, s'opposeraient ouvertement aux politiques respectives du gouvernement fédéral. Car l'Office fédéral pour la protection de la Constitution - une institution probablement unique en Europe – n’est rien de moins qu’un service de renseignement intérieur ayant la compétence non seulement de surveiller les ennemis de la Constitution, mais aussi d'infiltrer des informateurs dans leurs organisations et de désintégrer celles-ci de l'intérieur. C'est extrêmement alarmant, car sous la chancellerie Merkel, il existe une tendance évidente à interpréter les actions politiques non pas comme des mesures pour ainsi dire « provisoires », régulièrement confirmées par la volonté de l'électorat et vivant de leurs tensions avec les contre-propositions de l'opposition, mais plutôt comme des décisions « sans alternative » contre lesquelles il ne peut y avoir d'opposition « raisonnable ». Puisque gouvernement et État se confondent de plus en plus dans la perception du public - une confusion tout à fait intentionnelle soutenue par les médias et la politique -, toute critique du gouvernement peut donc rapidement être interprétée comme une « délégitimation de l'État » - et l'appareil de surveillance, de décomposition et de répression désormais mis en marche.

Le second développement, aussi extrêmement alarmant, est la décision, publiée le même jour, de la Cour constitutionnelle fédérale, contrôlée par un autre confident de Merkel et politicien CDU, Stephan Harbarth, de mettre désormais en balance la « liberté des générations actuelles » et la « liberté (hypothétique) des générations futures » et d’adopter sans restreintes le scénario catastrophe écolo-gauchiste du prétendu réchauffement climatique d'origine humaine. Le résultat est la décision suivante : « Selon ce principe, une génération ne doit pas être autorisée à consommer une grande partie du quota CO2 dans des conditions relativement libérales, si cela devait en même temps obliger les générations suivantes à assumer une charge de réduction radicale et exposer leur vie à des pertes de liberté considérables. À l'avenir, même des pertes sévères de liberté pour protéger le climat peuvent être considérées comme proportionnelles et constitutionnellement justifiées. »[ii]

Ainsi, non seulement la théorie du réchauffement climatique d'origine humaine, qui reste scientifiquement discutable, est désormais inscrite dans la Constitution allemande, mais la « protection du climat » devient l'un des objectifs prioritaires de l'État allemand : il justifie même de graves atteintes à la liberté afin de sauver le climat et sauvegarder les « libertés futures ». Il s'agit là ni plus ni moins de la subordination juridique de l'État allemand tout entier à la primauté de la politique climatique, et ce en donnant à l’exécutif des pouvoirs quasi dictatoriaux. On ne peut que penser avec horreur aux conséquences de cette décision à partir de septembre 2021, lorsque, comme il faut s'y attendre, le parti des Verts dominera le gouvernement fédéral.

Cette évolution alarmante ne devrait pas seulement intéresser l'Allemagne, mais aussi ses voisins et partenaires européens, car la Cour constitutionnelle fédérale n'a pas seulement donné au gouvernement allemand le pouvoir d'agir en interne dans l'intérêt de la politique climatique, mais l'a aussi explicitement obligé à imposer cette politique à ses voisins par tous les moyens, chantage compris : n’oublions pas que l’Allemagne domine la majeure partie de l’Europe par son implication dans le système de subsides de l’UE. Ainsi on lit :

« L'obligation de protéger le climat [...] n'est pas diminuée par le fait que le climat et le réchauffement de la planète sont des phénomènes planétaires et que les problèmes de changement climatique ne peuvent donc pas être résolus par les contributions à la protection du climat d'un seul État. [...] Au contraire, de la confiance spécifique en la communauté internationale des États découle, à l'inverse, la nécessité constitutionnelle de prendre effectivement ses propres mesures pour la protection du climat et de ne pas mettre en place des incitatifs pour d'autres États de refuser la coopération nécessaire. »[iii]

Qu'est-ce qui découle de ces deux résolutions ? C'est très simple : il sera de plus en plus difficile, non seulement en Allemagne, mais probablement aussi dans toute l'Europe, de s'opposer aux décisions du gouvernement de Berlin : si ce dernier s'est donné un blanc-seing, par le biais de l'Office de protection de la Constitution et de la Cour constitutionnelle, pour poursuivre toute opposition interne comme « délégitimant l'État » et même pour restreindre de manière permanente les droits fondamentaux si cela profite au « climat », il a également fait de l'extension de cette politique à tous ses voisins un objectif étatique primordial. Si l'on considère que la lutte « pour le climat » ne se limite plus depuis longtemps à la sphère proprement climatique mais englobe, comme le démontre le « Green Deal » prévu par Ursula von der Leyen (autre pion de Merkel et de sa CDU), toute la panoplie des « réformes » globalistes et politiquement correctes, on peut s’attendre avec effroi à ce que les prochaines années réservent au vieux continent : de la théorie du genre au multiculturalisme, en passant par le confinement climatique, la « transition énergétique », la désindustrialisation, le remplacement de la prise de décision humaine par l'intelligence artificielle, le transhumanisme, la banalisation de l’avortement, l’immigration de masse et l'État de surveillance numérique.

Tous ceux qui pensent qu'il s'agit là d'un discours alarmiste devraient jeter un coup d'œil à la charte des « smart cities » publiée en 2017 déjà sur le site du ministère fédéral allemand de l'environnement, et qui promeut explicitement une société dans laquelle les transports privés seront interdits, les décisions individuelles prises en charge par des ordinateurs, la propriété privée abolie et la démocratie remplacée par une évaluation numérique des préférences collectives des « utilisateurs ».[iv] Ce qui peut sembler à beaucoup comme un cauchemar sorti tout droit du 1984 d'Orwell est maintenant ouvertement présenté dans des documents gouvernementaux allemands comme un objectif positif. Le silence assourdissant avec lequel une telle dystopie est accueillie par le public en dit long sur l'état de la démocratie en Allemagne - et il est à craindre que la situation ne soit pas différente dans nombre d’autres pays occidentaux.

David Engels, essayiste et historien belge, est professeur d'histoire romaine à l'Université libre de Bruxelles et travaille pour l'Instytut Zachodni à Poznań. 

 

[i] https://www.verfassungsschutz.de/SharedDocs/kurzmeldungen/DE/2021/2021-04-29-querdenker.html: „wesentliche Verfassungsgrundsätze außer Geltung zu setzen oder die Funktionsfähigkeit des Staates oder seiner Einrichtungen erheblich zu beeinträchtigen“.

[ii] https://www.bundesverfassungsgericht.de/SharedDocs/Pressemitteilungen/DE/2021/bvg21-031.html: „Danach darf nicht einer Generation zugestanden werden, unter vergleichsweise milder Reduktionslast große Teile des CO2-Budgets zu verbrauchen, wenn damit zugleich den nachfolgenden Generationen eine radikale Reduktionslast überlassen und deren Leben umfassenden Freiheitseinbußen ausgesetzt würde. Künftig können selbst gravierende Freiheitseinbußen zum Schutz des Klimas verhältnismäßig und verfassungsrechtlich gerechtfertigt sein“.

[iii] „Der Klimaschutzverpflichtung […] steht nicht entgegen, dass Klima und Erderwärmung globale Phänomene sind und die Probleme des Klimawandels daher nicht durch die Klimaschutzbeiträge eines Staates allein gelöst werden können. […] Aus der spezifischen Angewiesenheit auf die internationale Staatengemeinschaft folgt vielmehr umgekehrt die verfassungsrechtliche Notwendigkeit, eigene Maßnahmen zum Klimaschutz tatsächlich zu ergreifen und für andere Staaten keine Anreize zu setzen, das erforderliche Zusammenwirken zu unterlaufen.“


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