Évêque de Tarbes et Lourdes : j’ai pu voir la foi profonde du peuple polonais

Interview de Mgr Nicolas Brouwet, évêque de Tarbes et Lourdes par le site d'information: polskifr.fr
 Évêque de Tarbes et Lourdes : j’ai pu voir la foi profonde du peuple polonais

Que connaissez-vous personnellement de la Pologne et qu’évoque-t-elle pour vous ?

Mon premier séjour en Pologne date de juillet 1980. J’y ai fait un formidable voyage – en passant par Częstochowa – où j’ai pu voir la foi profonde du peuple polonais. Cela m’a beaucoup marqué. Notre pays était marqué par la sécularisation et j’ai vu en Pologne une Eglise très vivante, très fervente, malgré la sévérité du régime. Elle mettait de manière ouverte son espérance dans le Seigneur. J’y suis retourné en 1982. Puis en 1991 pour marcher dans les Tatras. Mon dernier séjour date des JMJ de Cracovie où je suis venu comme évêque.

On m’avait dit que la Pologne avait été transformée depuis la chute du rideau de fer. Mais il m’a semblé retrouver la même ferveur, le même élan vers Dieu, la force d’un peuple qui, s’il a évidemment changé ces trente dernières années, sait garder sa culture, sa foi, sa liberté sans céder à tous les mirages que l’Europe de l’Ouest lui propose.

Dorota Taran-Gence : Pourriez-vous en quelques mots décrire votre chemin vers la prêtrise et le rôle de la Sainte Vierge dans ce chemin ?

Mgr Nicolas Brouwet : Marie a toujours été présente dans ma vie de foi, précisément parce que nous allions en pèlerinage à Lourdes avec mes grands-parents avec ma sœur et des cousins quand nous étions jeunes. Si je puis dire, Notre-Dame faisait partie de la famille. Et nous ne partions pas en voyage avec mes grands-parents sans réciter le chapelet. Je me souviens de tous les 15 août passés dans un sanctuaire marial dédié à Notre-Dame de l’Assomption dans les Alpes, là où nous avons passé nos vacances. Toute la famille portait la « médaille miraculeuse », celle de la rue du Bac. Marie a toujours fait partie de ma vie. Je l’ai toujours sentie présente, en particulier au moment de réfléchir à ma vocation et elle m’a accompagné tout au long de ma vie de prêtre, dans les joies comme dans les épreuves, dans la vie quotidienne et dans les combats spirituels. Marie est vraiment la mère des prêtres.

Femme, mère, elle nous apprend, à nous les prêtres, à ne pas être seulement du côté de la paternité qui dit la loi et la fait respecter, du côté de la paternité qui gouverne en donnant sa direction à la communauté. Elle nous enseigne à nous tenir aussi du côté de la maternité, la maternité qui engendre la vie. Le ministère d’un  prêtre est aussi un engendrement. Parfois dans la douleur. Cette dimension du ministère d’un prêtre est plus féminine, maternelle. Elle est le visage de l’Eglise qui accueille chacun pour ce qu’il est, qui sait voir l’exception, là où l’homme s’attache à la règle, qui voit la fragilité et qui en prend soin là où l’homme cherche davantage l’efficacité, là où il est rassuré par ce qu’il produit, par ce qu’il peut chiffrer. C’est avec Marie qu’un prêtre apprend cela.

-a-t-il une prière à la Vierge que vous aimez particulièrement dans votre vie ?

Oui, je récite tous les matins, en me levant, l’acte de consécration à Marie écrit par St Louis-Marie Grignon de Montfort. Et tous les soirs le SubTuumPraesidium. Je prie le chapelet à chaque fois que je pars en mission dans le diocèse. C’est la première chose que je fais dans la voiture. Je ne veux rien faire sans lui confier les personnes que je vais rencontrer, les projets auxquels je vais travailler ou les décisions que je vais prendre.

J’essaie de me remettre dans la disponibilité de Marie à l’Annonciation. C’est le sens de la prière de l’Angelus que je prie aussi trois fois par jour. Marie, dans son Immaculée Conception, est toujours ouverte aux appels de Dieu, aux dons de Dieu. Il n’y a jamais de « non » à Dieu en elle ; elle dit « oui », elle consent à l’Esprit Saint qui la guide dans sa vie de foi. Elle comprend les grâces qui lui sont données parce qu’elle médite en son cœur tous les évènements de sa vie. Et elle rend grâce par son Magnificat. C’est ce chemin qu’elle nous apprend, elle qui est Mère de l’Eglise et Mère des prêtres.

Le mois de mai étant consacré à Marie ( Litanie de Lorette, chapelet, les chants et les prières dédiés…) Est-ce que vous ressentez spécialement sa présence parmi nous en ce moment ?

La tradition de la prière mariale est fortement ancrée dans le peuple chrétien qui a l’habitude de prier. Je suis toujours étonné de voir comment, dans les paroisses, les familles, les réseaux d’amis, on s’encourage et on prie les uns pour les autres en récitant le chapelet pendant le mois de mai. Cela a d’autant plus de sens que nous nous préparons à la fête de la Pentecôte. Nous sommes comme réunis au Cénacle avec Marie et les apôtres pour nous préparer à être renouvelés dans le don du Saint-Esprit. Pour un évêque, le mois de mai est aussi marqué par la célébration des confirmations. Marie nous enseigne justement la disponibilité à l’Esprit Saint. Elle est totalement ouverte aux dons du Saint-Esprit, à ce que l’Esprit veut faire en elle. En ce sens, elle est « Première Eglise », figure et modèle de l’Eglise qui se laisse conduire et rajeunir par l’Esprit Saint.

Comment se porte l’Eglise de France selon vous, alors qu’elle est confrontée aux bouleversements liés à la pandémie ?

Le grand défi des mois qui viennent sera d’aller à la rencontre de ceux qui ne viennent plus dans nos assemblées depuis un an. C’est une formidable occasion de mission pour aller chercher ceux qui n’osent plus venir, ceux qui peinent à retrouver le chemin de la communauté chrétienne, ceux qui ont pris l’habitude de regarder la messe sur un écran. Mais c’est aussi une belle occasion d’aller prendre des nouvelles de tous ceux qui ont été séparés, isolés par la pandémie, en leur montrant qu’on s’intéresse à eux, en étant le signe, le visage de la sollicitude du Bon Pasteur qui vient rassembler ses brebis.

Paradoxalement, cette pandémie a aussi montré combien nous avons besoin de liens, de relations fraternelle, d’amitié et de présence physique les uns aux autres. Les écrans finissent par nous épuiser. Ils ne comblent pas notre besoin de rencontres « en chair et en os », de moments de dialogues vivants, de moments de fête. La technologie peut nous rapprocher pour un moment et nous rendre bien des services pour éviter les déplacements. Mais nous avons besoin de présence charnelle, vivante, avec tout ce qu’elle comporte d’imprévus, de découvertes, de révélations. Nous avons besoin de nous serrer la main, de nous embrasser, de nous assoir côte à côte, de sentir la présence physique de l’autre. Tout ce qui nous paraissait comme un dû, comme une évidence, nous apparaît maintenant comme une grâce inestimable. Voilà la joie que nous aurons à cultiver dans les mois à venir.

J’ajoute que nous avons également pris conscience de l’importance du ministère d’accompagnement des personnes malades et de celles qui sont en fin de vie ; de la nécessité aussi d’accompagner les familles en deuil. Cette pandémie a été pour moi, pour les prêtres et les diacres, pour tous les aumôniers ou visiteurs d’hôpitaux, pour les équipes d’obsèques une révélation de l’extrême nécessité de continuer et développer notre ministère auprès des personnes fragiles, isolées ou mourantes. Au moment du premier confinement les autorités civiles ont eu un regard purement technique, rationnel et hygiéniste sur les personnes malades. On a pensé qu’il suffisait de les isoler du reste du monde pour faire face à la contamination. Mais on ne coupe personne de sa famille, de ses relations, de son environnement spirituel sans porter atteinte à sa dignité et à ses droits et également à son moral.

On a également pensé que les croyants pouvaient bien attendre pour retourner à la messe du dimanche. Il faut dire que les décisions ont été improvisées dans l’urgence. Mais peu à peu, le confinement semblant durer dans le temps, le droit à la liberté de culte a été opposé – par les fidèles eux-mêmes – aux règlementations sanitaires imposées par l’Etat. Celui-ci a dû reconnaître la légitimité de la célébration du culte dans le respect des mesures de protection. Au point que, lors du troisième confinement, alors que la limite du déplacement était partout en France de 10 km, chacun pouvait en parcourir 30 pour assister au culte de son choix. Cet épisode a réaffirmé non seulement la liberté du culte mais surtout les profondes convictions de nombre de catholiques qui ont montré combien la messe leur était nécessaire.

Enfin pour terminer, pourriez-vous adresser un message pastoral aux catholiques polonais en France ?

Ce qui vous caractérise, je crois, c’est que, tout en accueillant la modernité, vous savez garder précieusement, dans vos cœurs et vos esprits, votre culture polonaise comme constitutive de votre histoire personnelle. Et la foi en Dieu fait partie de cette culture, elle est entrelacée avec elle ; elle en est un élément ; elle fait partie de votre façon de vivre. Cela n’enlève rien à la liberté de vos convictions religieuses. Vous n’avez pas peur d’être Polonais et d’assumer personnellement et collectivement une histoire et une culture que la foi a contribué à forger.

Vous avez, de ce point de vue-là, un témoignage précieux à nous apporter à nous Français, qui avons tellement de difficultés à assumer notre tradition chrétienne. Le principe de laïcité, tenté de se transformer en laïcisme, tend à évacuer peu à peu la foi religieuse de l’espace public comme si la religion constituait un danger pour l’unité nationale.

Aidez-nous dans ce travail d’intégration. Non pas en nous présentant vos coutumes comme un simple folklore, mais en nous montrant comment la foi chrétienne vous a construits, comme individus et comme peuple, et comment, ainsi, elle oriente votre façon de vivre, de prendre des décisions, de bâtir votre avenir et de vous tourner vers Dieu.

Auteur: PolskiFR.fr

 

 


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