Les vieux d’abord ! De la responsabilité des soixante-huitards dans la mauvaise gestion de la pandémie

En Occident, lorsqu’un navire coulait, pendant des siècles, l'un des principes de base de l'étiquette était de sacrifier, si nécessaire, la vie des hommes et des personnes âgées afin que les femmes et les enfants soient les premiers à pouvoir bénéficier des sauvetages.
 Les vieux d’abord ! De la responsabilité des soixante-huitards dans la mauvaise gestion de la pandémie

Non pas parce que ces derniers auraient été « plus faibles » que les autres, mais au contraire, parce qu'ils incarnaient la force et l'avenir, et la capacité à créer la vie. Avec la « pandémie » de covid-19, c'est exactement le contraire qui s'est produit : aujourd'hui, toute la société a été mise en péril au profit d'un « groupe à risque » qui, en plus d'un an, n'a finalement souffert que 0,1-0,2% de décès, et ce presque exclusivement de personnes très âgées avec des comorbidités préexistantes, pour lesquelles même les infections virales habituelles auraient pu être mortelles.

A ce stade, certains lecteurs vont probablement s’insurger : quoi, l'auteur préconiserait-il de laisser les « vieillards » mourir ? Et penserait-il même que les « vieux » auraient moins le droit à la vie que les jeunes ? Eh bien, si la société devait vraiment être obligée à faire un choix entre la vie des vieux et celle des jeunes, je dirais en effet « oui » : malgré la grande tragédie d'un tel choix toujours individuellement injuste, il existe une obligation morale collective de favoriser ceux qui ont la vie devant eux. Mais de toute manière, ce « choix » est largement fictif, car en Europe, les hôpitaux ou les unités de soins intensifs n'ont jamais été surchargés au point qu'un tel choix devienne un véritable problème systémique - du moins pas plus que toutes les années précédentes, car cela fait bien (trop) longtemps que la plupart des hôpitaux se portent mal en raison de la rationalisation croissante du système de santé et déplorent des choix vitaux inhumains, bien que cela n’ait jamais suscité l'intérêt des citoyens, des politiciens ou des journalistes jusqu’à présent.

De plus, tout ce débat induit en erreur, car à y regarder de plus près, le problème de fond s'avère être d'un tout autre genre : la manière actuelle de traiter le covid-19, pour le dire crûment, n'est rien de plus qu’un « triage » en faveur des « vieux » et contre les « jeunes » et non l'inverse. Ainsi, au lieu de protéger spécifiquement les groupes à risque (en recommandant par exemple le port du masque, en leur réservant des heures de courses, en leur offrant un accès ciblé aux soins et surtout en les appelant à la quarantaine volontaire), l'ensemble de la société, y compris les jeunes enfants, a été pris en otage, et ce avec des conséquences fatales. En effet, le confinement ne signifie pas seulement l'effondrement de la classe moyenne, qui est le principal pilier de notre société civique depuis deux siècles, mais laisse également derrière lui une jeunesse profondément perturbée qui souffre désormais d'un traumatisme social massif et d'un énorme écart d'apprentissage – et qui sait quelles conséquences graves ces bouleversements auront encore sur l’avenir de notre société, y compris probablement de nombreux décès. Et pire que tout : afin de « protéger » les groupes à risque - c'est-à-dire majoritairement les plus de 70 ans -, l'ensemble de la population, et plus que probablement bientôt jusqu’aux enfants les plus jeunes, est soumis de facto à une vaccination « volontaire » obligatoire avec des produits peut-être aussi dangereux au long-terme qu’inefficaces, et nos activités les plus quotidiennes soumises à des restrictions absurdes et liberticides, sans que cela rencontre une autre réaction qu’un haussement d'épaules désintéressé.

Dans n'importe quelle manifestation en Allemagne, vous trouverez des foules de « Mamies contre la droite » et de « Mamies pour le climat » - où sont aujourd'hui les voix des associations de personnes âgées qui disent : « Pas en notre nom ! » ? Où sont-elles, les « Mamies contre la vaccination obligatoire » ou les « Mamies contre le confinement » ? Au Royaume-Uni, diverses mesures Covid sont annoncées sous le slogan « Don't kill granny » - mais qu'en est-il de la responsabilité de ces « mamies » face à la manière totalement irresponsable de gérer la vie, la santé et l'avenir de leurs petits-enfants ? Je suis sûr qu'à l'époque « sombre » du patriarcat victorien, quand on appelait encore aux « femmes et enfants d'abord », et que les hommes et les vieillards condamnés s'asseyaient volontairement autour de la table en costumes de soirée pour une toute dernière partie de bridge pendant que les enfants et les femmes prenaient place à bord des canots de sauvetage, les ainés auraient été les premiers à refuser de sacrifier l'avenir de leurs descendants. Aujourd'hui, en revanche, ce ne sont plus les vieux messieurs fumant la pipe et les vieilles dames pieuses en bonnets de dentelle qui constituent la grande majorité de la génération de grands-parents actuelle : les grands-parents d'aujourd'hui, auxquels la société occidentale est sacrifiée, sont précisément dans une large mesure ces vieux libéraux-gauchistes, ces soixante-huitards, qui ont déjà la destruction de la tradition européenne sur leur conscience et qui maintenant, après avoir été aux commandes de tous les leviers du pouvoir, mettent aussi les intérêts de leur descendance (s'ils en ont) en péril afin de retarder le plus longtemps possible l’expérience de leur propre finitude.

En fait, pour la génération qui, aujourd'hui, en tant que « groupe à risque », exige d'être protégée à tout prix, souffre dans son écrasante majorité d’une énorme peur : après avoir rejeté toute transcendance ou l’avoir réduite à un christianisme dénaturé écolo-gauchiste, où « engagement social » rime avec sandales Birkenstock, soirées-guitare avec manifestations « contre la droite » et un vague panthéisme avec l’idéologie « Aujourd’hui, Jésus voterait pour la gauche »,  la mort doit inconsciemment signifier un gouffre noir, la fin de tout. Voilà pourquoi ils voudraient la reporter à tout prix, même de quelques mois ou semaines, et quel qu'en soit le coût pour les autres, alors que les générations précédentes, surtout pendant les âges « sombres » précédents les « Lumière », étaient au contraire persuadés que le meilleur était encore à venir, que l'un des apprentissages les plus profonds de la vie était celui de souffrir, voire se sacrifier au nom d’un bien supérieur. Quel contraste flagrant entre cette grandeur d’esprit du passé – surtout à une époque de guerres, d'épidémies et de dur labeur – et le suicide collectif d’une société face à une « pandémie », qui jusqu'à présent a coûté la vie à 0,193 % des Polonais, 0,166% des Français et 0,1049% des Allemands (dont beaucoup seraient de toute manière décédés de la grippe ou de maladies saisonnières similaires)…

Bien sûr, ne soyons pas injustes : dans cette tranche d'âge également, il existe des gens qui sont sincèrement préoccupés par la situation sociale et le sort de leur progéniture. Néanmoins, chez ces derniers, le plus souvent, cette préoccupation s'exprime non pas en désavouant haut et fort la panique généralisée, mais plutôt en anticipant la soumission au cri constant des médias et de la politique, et en s’adonnant à l'espoir de contribuer par l'obéissance et la vaccination à la fin de la folie ou du moins à l’émergence de cette fameuse « immunité collective » (qui, de plus en plus, semble avoir cédé la place à au radicalisme illusoire de la stratégie « non-covid ») - triste témoignage des énormes dégâts causés en grande partie par les médias.

Et après ? L'espoir d'un revirement politique diminue de semaine en semaine, et il est évidemment inévitable que dans « la meilleure Europe de tous les temps », cet obscène passeport vaccinal soit effectivement introduit (alors qu’il a été expressément interdit en tant qu’atteinte à la liberté dans de nombreux États américains). Les nombreux citoyens qui ne voient pas pourquoi ils devraient subir un traitement génétique n’empêchant ni de contracter le covid-19, ni la transmission de ce dernier, et qui non seulement ne protège peut-être pas le groupe à risque, mais augmente même la probabilité de mutations et affaiblit le système immunitaire, seront bientôt relégués au rang de citoyens de seconde classe, perdront leurs libertés fondamentales et seront accusés d’être « anti-sociaux » avec toutes les représailles que l’on imagine. Mais même ceux qui - par peur de perdre leur emploi, par pression sociale ou simplement par le désir de retourner à une vie « normale » - se soumettent aux mesures prescrites par l'État réaliseront tôt ou tard que la « nouvelle normalité » a été chèrement, trop chèrement payée : socialement, culturellement, économiquement et politiquement. Et lorsque commencera demain, dans le contexte d'un système économique européen en pleine crise et qui ne pourra être maintenu qu’au prix d’une économie planifiée, la lutte pour le refinancement global des retraites désormais impayables, beaucoup n’oublieront pas quelle génération aura largement été responsable cet aboutissement...

David Engels, essayiste et historien belge, est professeur d'histoire romaine à l'Université libre de Bruxelles et travaille pour l'Instytut Zachodni à Poznań. 


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