Chronique sur Jean-Paul II et les Français : Gabriel-Marie Garrone

Gabriel-Marie Garrone était originaire de Savoie, une région située dans le sud-est de la France, à la frontière alpine avec la Suisse et l’Italie. Il est né en 1901 dans la pittoresque ville d’Aix-les-Bains, située au pied des montagnes et sur les rives du pittoresque lac du Bourget. Comme Karol Wojtyla, il aimait la montagne et vivait selon le principe « dans un corps sain, un esprit sain ». Le contact avec la nature lui donnait la force de travailler dur. Il a vécu 93 ans. Il est décédé le 15 janvier 1994.
 Chronique sur Jean-Paul II et les Français : Gabriel-Marie Garrone
Servizio Fotografico Vaticano

Il a rencontré Wojtyla, l’archevêque de Cracovie, pendant le concile Vatican II, au milieu des années 1960. Ils vivaient à près de 20 ans d’intervalle, mais ils se comprenaient très bien. Ce sont des humanistes qui « respirent » l’atmosphère intellectuelle du XXe siècle, apprenant la littérature et formulant des pensées, dialoguant avec le monde de la culture, mais aussi avec des personnes ayant d’autres visions du monde. Ils ont tous deux beaucoup écrit et publié. Ils étaient liés par une étroite coopération concernant les universités catholiques, la formation des candidats à la prêtrise et le souci de la culture chrétienne, ainsi que par un lien personnel d’amitié.

Paul VI les a créés cardinaux lors du consistoire de 1967. La photographie des deux destinataires se tenant ensemble à la Villa Bonaparte est depuis lors accrochée dans la salle à manger de l’appartement du dignitaire français. Jean-Paul II a avoué : « […] Cardinal Garrone, auquel je me sentais lié par une amitié véritable et profonde, une amitié née durant le Concile Vatican II et que je considère comme un don de Dieu,… ».

 

Un ami plus âgé

A plusieurs reprises, Jean-Paul II a souligné la grande gentillesse dont il a bénéficié de la part de Garrone. Dans son livre « Entrez dans l'espérance », le pape a admis qu’il avait appris des évêques de haut rang pendant le concile Vatican II : « J’ai encore une dette personnelle de gratitude envers le cardinal Gabriel-Marie Garrone, pour l’aide décisive qu’il a apportée lors de l’élaboration du nouveau document ». D’autre part, dans le livre « Levez-vous ! Allons ! » il a admis : « Je me sentais très proche du cardinal Gabriel-Marie Garrone. Français, il était de vingt ans mon aîné. Il me traitait de manière cordiale, je dirais même amicale ».

Dans son homélie lors des funérailles du cardinal, Jean-Paul II a de nouveau rappelé la collaboration au Concile avec lui, disant du défunt : « Au cours de ces années il manifesta à mon égard de nombreux signes, appréciés, de bienveillance, m’aidant à m’insérer dans le milieu conciliaire ».

 

Rencontre pendant le Concile Vatican II

Garrone a participé à la préparation du Concile en tant qu’archevêque de Toulouse. Il faisait partie de deux commissions, à savoir la commission théologique et la commission pour l’apostolat des laïcs. Il a été l’un des principaux « architectes » de la Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps « Gaudium et spes ». Sa collaboration avec le jeune archevêque de Cracovie a débuté lors de la préparation de ce document. Des années plus tard, Garrone a admis que Wojtyla avait joué un rôle important dans la rédaction de la constitution pastorale, qu’il avait apporté une contribution significative à la vision de l’homme et de l’Église telle qu’elle était formulée dans ce document conciliaire.

Il n’est pas étonnant que Jean-Paul II ait vu en lui un témoin privilégié du Concile Vatican II. C’est pour cette raison qu’il l’a invité en 1985 à participer au Synode des évêques, dont le but était de faire le point sur la mise en œuvre des directives du Concile, vingt ans après la fin de Vatican II. À cette occasion, Garrone a souligné dans son discours, face à diverses controverses, que pour lui le Concile était une expérience de foi qui agit par l’amour (cf. Gal 5,6). L’intention des évêques réunis au Concile était de montrer que l’Église, portant le Christ, contribue à la construction d’un monde plus humain.

Pour Wojtyla et Garrone, le Concile n’était pas un problème donnant lieu à des discussions sans fin, mais surtout une impulsion pour un renouveau de la vie de l’Église, indispensable à la foi vivante des gens, qu’ils confirmaient chaque jour par leurs actions. Le Concile a été un événement spirituel, un « discours de l’Esprit Saint », une « grande expérience de l’Église » et l’ouverture d’une nouvelle ère d’évangélisation – comme l’a confessé Jean-Paul II.

Parmi les 50 livres que Garrone a écrits, il en a consacré plusieurs au Concile. Son dernier ouvrage était « Prier 15 jours avec le Concile Vatican II » (1990). Les dernières phrases du cardinal dans cette publication sont un appel à aimer l’Église que l’Esprit Saint a illuminée au Concile et qu’il guide sur les routes sinueuses de notre époque. Il a souligné qu’il ne fallait pas avoir peur d’accepter le message de Vatican II sur le renouveau de l’Église, qui dépend du renouveau spirituel et moral de nous-mêmes.

 

Les routes menant à Rome

Garrone et Wojtyla, à un moment donné de leur ministère épiscopal, ont tous deux été appelés à quitter leur diocèse pour la Ville éternelle. Ils ont passé au total le même temps à Rome – 27 ans au service de l’Église universelle.

Wojtyla a entendu le verdict du conclave qui l’a fait évêque de Rome. À propos de ce conclave d’octobre 1978, Wojtyla était assis à côté de Garrone. Le cardinal français a avoué dans sa dernière interview, qu’il a donnée en 1993, que l’archevêque de Cracovie, voyant que les votes en sa faveur augmentaient, était très inquiet et, se penchant vers lui, a demandé à Garrone : « Que dois-je faire ? » Il répondit en parlant in pluralis maiestaticus : « Accepter. Vous devriez accepter ». 

Qu’en était-il pour Garrone ? Après avoir obtenu son diplôme du petit séminaire en 1918, il a été envoyé à Rome pour étudier la théologie, où il a fait ses études à l’Université pontificale grégorienne. Il a été ordonné prêtre en 1925. En France, il a poursuivi ses études en sciences humaines et en philosophie à l’université de Grenoble. Il a été influencé notamment par les deux penseurs Jacques Chevalier et Etienne Gilson. Tout en étudiant à l’université, il est également chargé de cours au séminaire de Chambéry.

Pendant la guerre, il a été appelé dans l’armée. Il a atteint le grade de capitaine. Il a été emprisonné pendant cinq ans. Après la guerre, il a été recteur du séminaire de Chambéry. La formation des candidats au sacerdoce, tant intellectuelle que spirituelle, était toujours présente dans son cœur, comme elle l’était pour Karol Wojtyla.

Nommé évêque auxiliaire de Toulouse en 1947 avec droit de succession, Garrone a travaillé comme pasteur du diocèse sous le cardinal Jules-Géraud Saliège. Il prend les rênes de l’archidiocèse de Toulouse en 1956. Il construit un nouveau séminaire et accorde une grande attention au développement de l’Action catholique, qui encourage les activités des laïcs. En raison des changements de la société française, qui devient de plus en plus pluraliste, il voit la nécessité d’introduire de nouvelles formes d’évangélisation et de promotion de la culture chrétienne.

Peu après le Concile Vatican II, il a été appelé par Paul VI à travailler au Saint-Siège dans la Congrégation Pro Institutione Catholica, qui s’occupe des séminaires et des universités catholiques. Il a occupé la fonction de président de cette institution de 1967 à 1980. Sous sa direction, de nombreuses œuvres réformatrices ont été réalisées, visant à introduire les orientations conciliaires dans le domaine de l’éducation. Cela se reflète, entre autres, dans deux documents qui ont été produits grâce aux efforts de Garrone : « Ratio fundamentalis institutionis sacerdotalis » et « Sapientia christiana », la constitution régissant les universités catholiques.

Jean-Paul II lui confie alors la tâche de créer le Conseil pontifical de la culture, qu’il dirige de sa création en 1982 jusqu’en 1988. C’était probablement lié au prestige dont il jouissait dans les milieux intellectuels. Sa présidence du dicastère romain était plutôt symbolique. Il faut cependant ajouter qu’il a été aidé dans sa gestion par le cardinal Paul Poupard, qui était président du Conseil pontifical pour le dialogue avec les non-croyants et en même temps président du comité exécutif du Conseil pontifical de la culture.

 

Le souci des universités catholiques

Garrone et Wojtyla ont bien compris l’importance pour l’Église d’une formation scientifique fiable des prêtres et d’un niveau d’éducation approprié dans les universités catholiques. Les contacts de l’archevêque de Cracovie avec le préfet de la congrégation du Vatican dans les années 1960 et 1970 concernaient la création et les activités de la faculté de théologie de Cracovie.

Les communistes ont liquidé cette faculté en 1954, la retirant de la structure de l’université Jagellon. Il était nécessaire de créer une nouvelle institution académique, ce qui fut fait avec la participation de Garrone. Après des années de développement, elle est aujourd’hui l’Université pontificale Jean-Paul II de Cracovie.

Wojtyla était responsable de la science au sein de l’épiscopat polonais. Ses nombreux contacts avec Garrone concernaient principalement des questions d’organisation concernant l’enseignement de la théologie en Pologne et la délivrance de diplômes académiques par les universités catholiques. En automne 1973, Garrone s’est rendu à Cracovie à l’occasion du 500e anniversaire de la mort de saint Jean de Kęty. À cette occasion, il a tenu une réunion avec le Conseil scientifique de l’épiscopat polonais. Il est intéressant de noter que Wojtyla a présenté une conférence sur l’état de l’enseignement catholique dans le pays en français. Il convient de mentionner en passant que cette même année, le cardinal de Cracovie était membre de la Congrégation Pro Institutione Catholica et que sa collaboration avec Garrone concernait également les questions d’éducation dans l’ensemble de l’Église.

Ils partageaient la conviction que la foi et la raison doivent se soutenir mutuellement dans l’apprentissage de la vérité, grâce à laquelle se développe la culture humaniste. Un rôle particulier de la science catholique est d’indiquer le rôle des valeurs spirituelles et morales dans le monde d’aujourd’hui, qui est de plus en plus menacé par le processus de déshumanisation de la vie sociale.

 

Foi et culture

Garrone a remarqué les liens étroits de Jean-Paul II avec la culture polonaise, qui l’a façonné. Il a rappelé que dans un discours mémorable prononcé au siège de l’UNESCO le 2 juin 1980, le pape a rendu hommage à sa culture natale, qui a été une force de survie et un signe d'identité pendant la captivité de sa nation.

Le cardinal français a également parlé avec appréciation de la sensibilité de Jean-Paul II à l’égard de la culture française. Il a également vu l’influence des penseurs français sur le discours historique du Pape à l’UNESCO. Il semble probable que le pape ait consulté Garrone sur le contenu de son discours.

Dans le cadre de ce discours, Garrone a mentionné deux penseurs français, André Malraux et Paul Valéry. Le premier, agnostique, insiste sur le fait que le centre de la culture est l’homme ; le second, chercheur, vacillant entre foi et incroyance, apprécie le rôle du christianisme dans la culture. Valéry écrit dans son « Journal » : « Le mot amour ne s’est trouvé associé au nom de Dieu que depuis le Christ ».

Dans ce contexte, Garrone a cité le discours de Jean-Paul II à l’UNESCO pour illustrer l’influence des penseurs français : « Il faut affirmer l’homme pour lui-même, et non pour quelque autre motif ou raison : uniquement pour lui-même! Bien plus, il faut aimer l’homme parce qu’il est homme, il faut revendiquer l’amour pour l’homme en raison de la dignité particulière qu’il possède. L’ensemble des affirmations concernant l’homme appartient à la substance même du message du Christ et de la mission de l’Église, malgré tout ce que les esprits critiques ont pu déclarer en la matière, et tout ce qu’ont pu faire les divers courants opposés à la religion en général et au christianisme en particulier”.

Après quoi, Garrone a commenté ces paroles comme suit : « Le pape sait que beaucoup ne franchiront pas ce passage de l’homme à l’homme chrétien : c’est le mystère des âmes et Dieu seul le connaît... ». Il a également déclaré que la culture de l’esprit ouvre la voie à la foi. La tâche de la culture est de préserver la primauté de l’esprit sur la matière. Cependant, force est de constater que l’aspiration à être plus et pas seulement à avoir plus est aujourd’hui menacée par le matérialisme et une culture de masse basée sur la technologie qui évince les valeurs humanistes de la vie sociale.

Si la culture contemporaine n’est pas le vestibule de la foi mais sa rivale, à plus forte raison la foi doit-elle devenir le promoteur et le défenseur de la culture humaine authentique. Jean-Paul II et le cardinal Garrone étaient convaincus qu’ « une foi qui ne devient pas culture est une foi qui n’est pas pleinement accueillie, entièrement pensée et fidèlement vécue ». Ils étaient fidèles à la conviction que « l’avenir de l’homme dépend de la culture ! » On peut également se demander dans quelle mesure l’avenir de la foi chrétienne dépend aujourd’hui de la culture.

 

Adieu

La basilique Sainte-Sabine à Rome a été confiée aux soins du cardinal Garrone, basilique où chaque année, selon la coutume, la liturgie du mercredi des cendres a lieu avec la participation du pape. Pendant plusieurs années depuis 1979, lorsqu’il déposait les cendres sur la tête de Jean-Paul II, le cardinal français prononçait les mots du rituel : « Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » ou « Souviens-toi tu es poussière, et que tu retourneras en poussière ». Ces mots prononcés au pape par un ami âgé, revêtaient le geste d’une signification particulière.

Garrone a passé les dernières années de sa vie au couvent des Petites Sœurs des Pauvres, dans le centre de Rome. Il perdait ses forces vitales et nécessitait de plus en plus de soins. En 1993, il a écrit une lettre au pape, excusant son absence à la liturgie de la basilique de Sainte-Sabine pour la première fois. Après la liturgie du mercredi des cendres, Jean-Paul II a rendu visite au cardinal. La photo ci-jointe commémore la rencontre des deux amis, profitant du moment d’être ensemble. À la fin de cette année-là, la santé du cardinal s’est détériorée et il a été emmené à l’hôpital Gemelli. Le Pape a rendu visite à son ami dans la polyclinique. C’était leur dernière rencontre.

Le 18 janvier, dans la basilique Saint-Pierre, le pape a présidé les rites funéraires du cardinal Garrone. Dans son homélie, Jean-Paul II a notamment déclaré : « Dans ma mémoire demeurera pour toujours la sérénité d’esprit qu’il réussissait à faire rayonner autour de lui, grâce à une constante et profonde communion avec Dieu. Au moment où nous prenons congé de lui, comment ne pas manifester notre gratitude au Seigneur pour avoir donné ce fidèle serviteur à l’Église universelle ? Et, en outre, comment ne pas rendre mérite à la France catholique qui a enrichi l’histoire du catholicisme d’un vaste héritage philosophique, artistique et littéraire, dont le regretté cardinal a lui aussi été un artisan significatif ? »

En conclusion de son homélie, le pape a souligné que le sens de la vie pour chacun n’est pas le passage des années, mais la vérité sur qui nous sommes et où nous allons : « La voix éloquente d’un siècle d’histoire nous dit que tout passe, mais la Vérité demeure pour l’éternité : voici le message que nous devons recueillir de la vie du regretté cardinal, alors que nous méditons sur le passé et que nous tournons notre regard vers l’avenir ».

À l’ère du relativisme, des jugements subjectifs et du scepticisme généralisés, une culture de la recherche de la vérité, de son caractère objectif, de sa présentation logique et de son argumentation et de la responsabilité de vivre selon la vérité est nécessaire, ainsi qu’une culture du dialogue patient avec ceux qui pensent différemment. Jean-Paul II et le cardinal Garrone ont été les porte-parole d’une telle culture, qui naît en grande partie de la réflexion sur la vérité révélée.

Abbé Andrzej Dobrzyński, directeur du Centre de Documentation et d’Etude du Pontificat de Jean Paul II à Rome

 

 

 

 

 

 


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