Le Vatican a-t-il perdu le sens du sacré?

Le rythme du déclin du christianisme en Europe occidentale atteint une cadence sans précédent.
 Le Vatican a-t-il perdu le sens du sacré?

La position officielle de l'Église est telle qu'exprimée récemment par un prêtre, adhérant à l’idéologie postconciliaire : « Le déclin du christianisme n'est pas la faute du Concile, ni du Pape, mais de l'époque, du consumérisme et d'autres courants modernes. ». Et il ajoute : « Je suis convaincu de l'action de l'Esprit Saint dans l'Église, sur le concile Vatican II, sur le pape et sur les évêques. Allons de l'avant vers un avenir radieux. » Mais si les prêtres s'interrogent encore et expliquent rationnellement pourquoi la foi décline, la même logique ne prévaut pas au Vatican en 2021. Car le Saint-Siège paraît être indifférent quant au sort du christianisme. Depuis le départ de Benoît XVI, le Vatican a multiplié les manœuvres dont le résultat général est précisément l’engourdissement du christianisme en Europe occidentale. La religion chrétienne est notamment un rempart solide contre le consumérisme mondialiste, comme l'a très bien montré Jean-Paul II après la chute du mur de Berlin. Il était conscient que la dictature du Parti communiste pouvait être suivie de la dictature du capital, c'est-à-dire de la débauche consommatrice. Dans ce but-là il a fait paraître l’encyclique L’évangile de la vie (1995).

Le pape actuel avance dans la direction opposée à celle de ses prédécesseurs. Contrairement à eux, il jouit d'une popularité médiatique unanime parce qu'il poursuit le programme mondialiste qui vise à éliminer les abris historiques de l'homme, c’est-à-dire la nation, la famille, la culture, le genre et comme le dénominateur commun de tous ce qu’on vient d’évoquer, le christianisme. Tout cela au nom du consumérisme mondial, auquel les refuges fondamentaux de l'homme sont l'un des premiers obstacles.

Le pape est jésuite : c’est une constatation qui ne présente pas un jugement de valeur. Cela signifie que le Souverain Pontife pense de manière casuistique : le geste qu'il fait ne doit pas être compris par rapport à lui-même. Au contraire, il fait partie d'un enjeu combinatoire plus large. Sa signification ne peut être saisie que si l'acte individuel est considéré à la lumière de la rhétorique globale du pape. Des effets, on déduit les causes. Ceci faisant, nous découvrons que le pape est promu par les mêmes forces qui se disent progressistes. Ils détiennent le capital qui dirige les médias. En 2021, le Vatican est proche du réseau multinational dont les maillons les plus exposés sont l'ONU, l'OMS, les États-Unis sous Biden, l'UE et d'autres. Le pape parle la même langue qu'eux. C'est également la raison pour laquelle le Vatican réagit faiblement, par exemple, à la promotion des LGBT au sein des diocèses individuels (notamment en Allemagne). Il n’a pas condamné le transhumanisme, la composante essentielle de l'idéologie progressiste, même s'il nie littéralement la création divine de l'homme. 

De nouveau : l'idéologie progressiste a un adversaire en particulier. C'est le christianisme, ou la vision chrétienne du monde telle qu'elle se reflète dans la civilisation et dans les valeurs chrétiennes. Parmi les politiciens qui font une forte pression pour le christianisme en Europe, ceux des gouvernements polonais et hongrois sont en première ligne. De même que le gouvernement slovène qui assume depuis le premier juillet la présidence européenne. Mais ils sont aussi les premières cibles du Vatican (surtout la Pologne et la Hongrie) : si quelqu'un est attaqué par le pape en Europe, ce sont les promoteurs des politiques "nationalistes". Que ces politiques soient en même temps pro-chrétiennes, ou plutôt les seules qui défendent le christianisme en Europe, est un paradoxe qui révèle bien quelles sont les intentions réelles du Vatican d'aujourd'hui.

Mais la situation est encore plus fatale. Car le pape actuel abandonne ce qui établit le christianisme en tant que tel, à savoir le sacré. Aucune religion ne peut exister sans lui. Le sacré est sa raison d'être, son substrat intime. Il est le point où le transcendantal interagit avec l’univers de l’humain. Au nom du sacré, l'homme est prêt à tout faire, même à sacrifier sa vie. Car c'est pour ce genre d'action qu'il est le plus motivé à la lumière de son destin transcendant. Seul l'homme, conscient qu'il n'est pas un être fini mais infini, que sa véritable demeure est dans l'éternité, n'apprécie sa vie temporelle que dans la perspective de l'éternel. C'est ainsi que sont nés les martyrs, témoins du Christ qui ont prouvé leur affection pour le Dieu incarné de la manière la plus intégrale, en mourant pour la foi. Tous les saints du christianisme primitif étaient des martyrs. C'était le fondement le plus solide de la religion, dans le sens étymologique du mot, re-ligare, lier.

L'Église n'a pas commis beaucoup d'erreurs dans l'histoire, au contraire : pour survivre jusqu'à la seconde moitié du XXe siècle, chacune de ses actions devait être juste. Et elles l'étaient. Jusqu'en 1962, date à laquelle elle a convoqué le Concile Vatican II, qui, à son terme en 1965, a ouvert la porte à la plus grande catastrophe du christianisme en Occident. En 1970, rien qu'en France, 10 000 000 personnes avaient abandonné la messe dominicale. Puis les diocèses ont cessé de tenir des statistiques car elles étaient trop dévastatrices. Avec le Concile Vatican II, l'Église a renoncé au Christ sur un point crucial : le sacré et l'exclusivité de la foi chrétienne, qui est fondée précisément sur la sainteté du Christ. Le prêtre était auparavant tourné vers l'autel, mais après le Concile, il lui a tourné le dos afin de tourner son visage au peuple. Un geste qui abonde de signification ! Le latin a été remplacé par le langage courant des hommes de la rue, les chants grégoriens par la musique rock et ses instruments, notamment la guitare.

Dans le même temps, l'Église a abandonné sa primauté en matière de salut : elle est devenue une alternative parmi d'autres sur le marché. Après le Concile, l'Occident a découvert d'autres religions, l'islam, l'hindouisme, le zen etc… On peut aujourd’hui choisir une religion de la même manière qu'on peut choisir une destination de vacances. On peut aussi combiner les religions, ou en choisir une cette année et une autre l’année prochaine: comme on change le lieu de vacances d'une année à l’autre.

Lorsque Concile a renoncé au Christ, il a également renoncé à la raison de croire. Il a abandonné l'eschatologie et le Jugement dernier. Dieu n'était plus le juge suprême ; il s’est transformé, en l’espace de quelques années, en promoteur d'indulgences. Aujourd'hui, on considère que tout le monde peut être sauvé : l'église moderniste admet même que les plus grands monstres de l'histoire, Joseph Vissarionovich Staline, par exemple, puissent être rachetés. Et s'il n'y a pas de jugement dernier, pourquoi croire : pourquoi s'efforcer de mener une vie morale si l'on n’est jamais coupable de quoi que ce soit ? Dans l'église postconciliaire, le feu qui a alimenté les premiers chrétiens n'existe plus. Y a-t-il eu un martyr en Occident depuis 1965 ? La question est rhétorique. Mais avec le déclin du christianisme occidental, nous en sommes venus à considérer les "martyrs" d’une autre religion, animée par le même feu que présentait l’élan vital du christianisme au début. Que nous les appelions ou non des extrémistes islamiques, le fait est que nombre d'entre eux sont prêts à mourir pour leur foi. Si absurde que cela paraisse.

Il n'est pas nécessaire d'aller bien loin pour trouver la réponse à la question de savoir si le Concile Vatican II a été un succès ou non. Lorsque ce pape aura terminé son mandat, il y aura des millions de chrétiens de moins en Occident. Et des millions de musulmans de plus. Et ainsi de suite, avec le prochain pape qui, compte tenu de la composition actuelle du Collège des cardinaux, renforcera davantage la politique postconciliaire. À un moment donné - dans un avenir pas si lointain - le nombre de personnes fréquentant les clubs échangistes dépassera celui des personnes qui vont à la messe du dimanche. En France, cela arrivera peut-être dans moins de quinze ans, à cause de la disparition quasi totale des prêtres. L'âge moyen d'un prêtre français est de 70 ans. Chaque année, 800 prêtres en France meurent, mais il n'y a que 100 consécrations nouvelles. Le décalage est évident. Il y a 14 000 prêtres en France aujourd'hui, ce qui signifie que dans exactement 20 ans, il n'y aura plus un seul prêtre. Cela implique qu'il n'y aura pas une seule messe. Le christianisme postconciliaire sera alors définitivement terminé en ce qui s’appelait autrefois la fille aînée de l’Église. 

Mais le Vatican ne s’en soucie pas. Le Pape vient de suspendre l'encyclique de son prédécesseur, Benoît 16, qui - il est vrai in extremis - cherchait à sauver l'essence de la chrétienté occidentale en autorisant un rite préconciliaire comme alternative au rite actuel. Il s'agit pratiquement du seul groupe chrétien - hormis l'orthodoxie - en progression en Occident aujourd'hui. L'âge des prêtres préconciliaires est surprenant – ils ont en moyenne 38 ans. Un nouveau prêtre sur cinq en France vient du milieu catholique traditionnel, alors qu'il existe 13 000 paroisses postconciliaire, soit près de mille fois plus que de paroisses traditionnelles. Avec son nouveau décret, le pape François a mis l'Église traditionnelle hors la loi.

Il l'a fait pour une raison universelle. L'église traditionnelle offre une grande résistance à ce que le Christ a perçu comme royaume terrestre (mundus en latin). En effet, le fondateur du christianisme a constamment souligné que son royaume n'est pas de ce monde. Mais le Concile a fait de l'entrée dans le royaume de ce monde son point de départ programmatique : l'aggiornamento n'est rien d'autre qu'une entrée dans la logique temporelle : ce n'est pas pour rien que Jacques Maritain l'appelait déjà à l'époque « chronolâtrie ». Avec le Concile, l'Église est devenue actrice du monde, avec toutes les conséquences prévues par son Fondateur. L'exception est le catholicisme traditionnel : qu'il soit maintenant liquidé est logique du point de vue du Vatican d'aujourd'hui : il ne peut en être autrement. Le pape promeut l'agenda de ce monde : les migrants qu'il invite en Europe sont, selon Marx, l'arme la plus puissante des capitalistes : ils font baisser le prix du travail dans la population d'origine et augmentent le chômage des travailleurs dans les pays. Le catholicisme traditionnel est indemne en ce qui concerne les appâts temporels puisqu’il baigne dans la tradition du sacré. C’est pour cette raison qu’il a été condamné à mort : il doit soit disparaître, soit passer à l’"aggiornamento".

La tragédie c’est qu'aujourd'hui cette logique est la moins comprise par ceux qui devraient s'en préoccuper le plus : les politiciens et les princes de l'Église postconciliaire. Jean-Paul II l'a compris, Benoît XVI l'a compris, les politiques de l'Europe de l'Est le comprennent aujourd'hui - et le Premier ministre slovène aussi. Dans son discours célébrant le trentième anniversaire de l’indépendance, le 25 juin 2021 il a fait référence à Dieu à trois reprises. Quelque chose d’inouï pour la politique européiste et – peut-être – pour le Vatican même.

Pourtant, les disciples du Christ sont conscients des paroles du Maître conservé par l’Évangile. Réfléchissons à la fin sur les paroles de Saint Matthieu. Replaçons-les dans le contexte de l’actualité : « Ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur ! n'entreront pas tous dans le royaume des cieux, mais celui-là seul qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux.  Plusieurs me diront en ce jour-là : Seigneur, Seigneur, n'avons-nous pas prophétisé par ton nom ? n'avons-nous pas chassé des démons par ton nom ? et n'avons-nous pas fait beaucoup de miracles par ton nom ?  Alors je leur dirai ouvertement : Je ne vous ai jamais connus, retirez-vous de moi, vous qui commettez l'iniquité ».

 

Boštjan Marko Turk, professeur à l’Université de Ljubljana, membre de l’Académie européenne des sciences et des arts.


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