Dieu aime la Pologne... La langue polonaise le Lui rend bien...

Analyse passionnante du Professeur James DAUPHINÉ sur la relation entre la langue polonaise et l'épanouissement du christianisme en Pologne.
 Dieu aime la Pologne... La langue polonaise le Lui rend bien...

 

Il est régulièrement étudié, et, par voie de conséquence, tout aussi régulièrement soutenu et répété que la filiation traditionnelle (hébreu, grec, latin, langues vernaculaires) a fécondé de vastes domaines en particulier ceux des langues européennes latines. À l'exemple des poètes et théologiens du XVIe siècle, il est toujours mentionné le rôle de cette filiation qui a influencé voire déterminé les registres du droit, de la morale, de la poésie, de la vie de la cité et de la théologie. La démonstration est, à plus d'un titre, à la fois fondée et cohérente. Toutefois, si l'enquête est élargie et prend en compte les langues slaves, il est manifeste que les registres précédemment évoqués ont reçu l'apport plus ou moins soutenu d'un fonds slave, lui, par ailleurs prépondérant en Europe centrale. En outre, et c'est à l'origine de cette contribution, la prise en considération du champ théologique contemporain relatif à tel ou tel pays slave, met en valeur la Pologne et sa cohorte de saints.

Il y a quelques années, comme je m'étonnais de l'exceptionnelle floraison de saints polonais aux XIXe et XXe siècles, un ami de longue date, Michel (Casimir) Forkaseiwicz, Consul Honoraire de Pologne en résidence à Nice, me précisa, avec humour, que si la France avait l'apanage des grands crus, la Pologne avait celui des grands saints. Quant à Monseigneur Bronislaw Rosiek qui m'a aidé et guidé dans mes lectures polonaises, notamment celles des écrits de Sainte Faustine et de Saint Jean-Paul II, en souriant et avec bonhommie m'a maintes fois répété, non sans un brin de fierté, qu'en Pologne les saints poussaient comme des champignons. Aussi ne m'a-t-il pas semblé inutile d'essayer, humblement, de montrer que si Dieu aime d'une manière toute spéciale la Pologne, la langue polonaise le Lui rend bien. Après une rapide évocation de l'état de la question, il sera possible, à la lumière et à l'aide des écrits de Sainte Faustine et de Saint Jean-Paul II, de mieux comprendre combien le terreau sémantique de la langue polonaise n'a pu que contribuer à faire s'épanouir, dès à présent en ce monde, le règne de Dieu et l'annonce de la bonne heure de son ultime venue.

 

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I

Le tableau général des données concernant les langues européennes est connu, accessible et accepté. Des nuances, qui peuvent être importantes, ne remettent pas en cause les distinctions établies entre langues latines et néo-latines, langues slaves et langues germaniques.

Pourtant, s'il suffit de considérer le nom même de Dieu pour d'emblée avoir des certitudes (Dieu, Dios, Dio / God, Gott, Bóg), l'esprit cultivé et donc critique peut y déceler que les seules racines n'expliquent pas tout. De ce point de vue les remarques formulées par Claudio Magris, notamment dans son stimulant et riche essai Danube, dévoilent force subtilités et analyses apportant de nombreuses retouches au tableau général de la question. C'est également le cas des raisonnements avancés par Jean-Paul II en particulier dans sa grande méditation, véritable testament, Mémoire et Identité qui est une célébration de l'Europe centrale, mère des sciences, des arts et de la foi.

En revanche, de façon presque obsessionnelle, depuis le Moyen Age, l'empire et l'emprise des langues sur le réel et le sacré ont pu justifier l'enquête sur la langue originelle et parfaite. Claude-Gilbert Dubois et Umberto Eco ont abondamment traité de cette question laquelle repose toujours, en dernière analyse, sur le désir de renouer, retrouver, récupérer la langue de Dieu. Et, là encore, pour peu que nous revenions au Petit Journal de Sainte Faustine ainsi qu'aux poèmes et réflexions de Jean-Paul II, le constat est le même : sous les peaux diverses et même quelquefois contradictoires, existe bien une particularité voire une primauté de la langue polonaise. Pour les qualités intrinsèques qu'elle possède et notamment à cause d'une exceptionnelle constellation sémantique (entrées de la lettre ś) la langue polonaise se singularise car, plus qu'aucune autre en Europe, elle donne accès au bonheur de témoigner (świadczyć) presque immédiatement de la beauté du temple (świątynia) du monde (świat) et de chanter (śpiewać) la sainteté (święty) de Dieu.

 

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II

Curieusement, mais il n'y a aucune explication simple à avancer, les grands mystiques polonais du XXe siècle, Sainte Faustine et Saint Jean-Paul II, ont eu conscience que leur langue, parce qu'elle avait été en quelque sorte choisie à travers eux et leur témoignage, offrait des aspects singuliers autant que fondateurs. Dès lors que Jésus au cours de révélations privées s'exprimait en polonais, il était somme toute inévitable, naturel et presque normal, que ladite langue devienne une donnée référentielle, et à tout le moins un champ spécial d'investigation.

Sainte Faustine (1905-1938), qui n'a pas eu de véritable éducation scolaire, a maintes fois indiqué combien il lui était difficile d'écrire ce que Jésus lui disait, lui dictait ou de restituer les inspirations qu'Il faisait naître en elle. Façonnée et guidée par Jésus, encouragée par son confesseur, le Bienheureux abbé Michel Sopoćko, elle célèbre au fil de son Petit Journal le message que lui a confié Jésus à savoir diffuser et exalter la Miséricorde Divine pour chaque homme et pour le monde entier. Il est important de rappeler qu'au Sixième et dernier Cahier du Petit Journal, Sainte Faustine, peu avant d'interrompre son témoignage, précise :

 

Quand je priais pour la Pologne, j'ai entendu ces paroles :  j'aime particulièrement la Pologne, et si elle obéit à ma volonté, je l'élèverais en puissance et en sainteté. D'elle sortira l'étincelle qui préparera le monde à mon ultime venue ”.

 

Ce passage qui est à l'origine de nombreux commentaires a contribué à l'exaltation de la Pologne, terre chrétienne, terre d'élection chère à Jésus. Et tous les Polonais connaissent ce passage qui, peu ou prou, les a galvanisés en cette fin tourmentée du XXe siècle. Toutefois, plus qu'une leçon d'histoire et de politique, le Petit Journal a forgé la certitude que l'âme du peuple polonais était un enjeu crucial à la fois pour le salut et la bonne heure de la Pologne et pour le bonheur et le salut du monde entier.

Jean-Paul II instruit, cultivé et inspiré a toujours pris grand soin de suivre, d'une part, la voie des illuminations et révélations, notamment celles de Sœur Faustine et de poser, d'autre part, systématiquement des chaînes de raisons pour convaincre. Régulièrement, il procédait toujours à partir d'exemples, de pratiques, de faits et concepts fournis soit par l'histoire soit par la langue de son pays. Il importe de relire Mémoire et Identité qui traite de questions religieuses précises (la rédemption, la lutte du bien et du mal) autant que de questions politiques, sociologiques et historiques (patrie-nation-état ; Pologne-Europe-Église). De manière très personnelle, Jean-Paul II avançait maintes précisions renvoyant à la Pologne. Significatif, à titre d'exemple, la présentation qu'il a proposée du « concept de nation », présentation qui le conduit, dès l'introduction de son analyse, à établir un parallèle avec la source polonaise :

 

Ad esaminare attentamente i due termini, esiste uno stretto legame tra il significato di patria e di nazione. In polacco infatti – ma non soltanto in questa lingua – il termine na-ród (nazione) deriva da ród(generazione) ; patria (ojczyzna), invece, ha la sua radice nel termine  padre ” (ojciec). Padre è colui che, insieme con la madre, dà la vita ad un nuovo essere umano. Con questa generazione dal padre e dalle madre si connette il concetto di patrimonio, che sta sullo sfondo del termine  patria ”. Il patrimonio e, in seguito, la patria sono dunque strettamente uniti dal punto di vista concettuale con il generare ; ma anche il termine  nazione ” ha un suo rapporto, dal punto di vista etimologico, con il nascere.

 

Dans ce mode de réflexion les références ou renvois tirés de la Sainte Écriture sont en somme une confirmation de la présence d'une authentique « théologie de la nation ». De même, considérant les fondements de la culture européenne, le Saint Père polonais avec insistance et une objective fierté rappelle combien l'Europe centrale et slave, dont le rôle et l'influence furent si minorés, a été bien au contraire déterminante dans la construction de l'Europe. Et, dans un plaidoyer pro domo, il souligne de manière précise l'apport de la Pologne mère des armes (Jean III Sobieski sauva l'Europe à Vienne

en 1683), mère des sciences (le De Revolutionibus orbium caelestium de Copernic) et mère spirituelle (le chant fondateur Bogurodzica et les enseignements du Petit Journal de Sainte Faustine portant sur « l'attribut majeur de Dieu », la miséricorde). Il n'est pas surprenant que, pour Jean-Paul II, la Pologne indique les voies à suivre au XXIe siècle. Dans des pages d'une grande finesse, il pense que son élection au pontificat (16.10.1978) fut « la preuve que le Conclave, suivant les indications du Concile, avait cherché à lire les signes des temps ».

Il est manifeste à la lecture de Mémoire et Identité que l'histoire humaine, avec ses aléas, constantes, fractures... ne résulte pas uniquement de l'action des hommes, « avec eux l'écrit aussi Dieu ». En conséquence, Jean-Paul II rattache quasiment toutes ses démonstrations théologiques (le problème du mal) à l'essentiel pour tout chrétien, le mystère de la Rédemption. Mais, en ouverture de la réflexion portant sur « le mystère de la Rédemption », il précise que « le terme Rédempteur, en polonais Odkupiciel, renvoie au verbe odkupić qui signifie racheter ». Il constate que le terme latin  Redemptor découle du verbe redimere signifiant racheter ; et ajoute une fin de phrase ô combien digne d'intérêt car elle définit sa propre méthode à savoir « qu'une telle analyse linguistique pourrait nous rapprocher de la compréhension de la réalité de la Rédemption ».

De façon que d'aucuns jugeront insistante, Jean-Paul II a toujours fondé ses analyses, perspectives, démonstrations sur un art de convaincre reposant sur la prise en compte de l'analyse linguistique en particulier celle d'ordre étymologique. Ce que Sainte Faustine a su formuler sous la dictée de Jésus, Saint Jean-Paul II l'a ressenti, confirmé, analysé aussi, d'une manière toute spéciale, à partir de l'étonnante présence d'une concentration sémantique à laquelle tout Polonais a accès dès sa naissance et dont il ne mesure pas toujours les influentes conséquences.

 

* * *

III

Si Jésus « aime particulièrement la Pologne », au point de préciser qu'elle sera élevée en « puissance et sainteté » et qu'elle annoncera, dans une perspective messianique, son « ultime venue», il est possible que la Pologne Lui rende cet amour. Il m'a fallu du temps et une meilleure connaissance du polonais pour remarquer, découvrir, comprendre, être convaincu que cet amour de la Pologne envers le Sauveur s'exprime lumineusement par le biais de la sémantique polonaise, sémantique qui, en quelque sorte, a façonné l'univers mental, cosmologique et religieux de ceux qui l'utilisent.

L'expérience aisée à faire consiste à feuilleter un simple dictionnaire polonais (franco-polonais ou italo-polonais) et à se reporter à l'entrée ś, entrée où s'unissent et se concentrent termes cycliques de la vie, termes cosmologiques et termes religieux. Certes, dans les langues latines et néo-latines il existe de telles rencontres qui, toutefois, demeurent assez restreintes. Dans les langues slaves, la concentration polonaise considérée se dessine également mais elle y est moins prégnante et moins développée que celle offerte en polonais.

Le relevé des entrées remarquables et fondatrices de notre réflexion concerne la lettre ś. Dans les dictionnaires consultés, la lettre ś ne compte que pour 1% de l'ensemble des entrées. L'entrée ś numériquement très faible est, en revanche, essentielle sur le plan des significations :

 

ścieg                            point               świadomość                 conscience

ściemniać się                faire nuit          świat                            monde

ścieżka                         sentier             światło                                         lumière

ślepy                            aveugle            świątynia                     temple

ślina                            salive               świeca                          chandelle

ślub                             mariage            świecić                         briller

ślubowanie                  vœu                 świecki                        laïque

śmiech                         rire                  świeczka                      bougie

śmierć                         mort                świecznik                     chandelier

śnić                             rêver                świerk                          sapin   

śnieg                            neige                świetny                         magnifique

śpiący (adj)                  avoir sommeil  świeży                         frais

śpiew                           chant               święto                          fête

średni                          moyen             świętokradztwo           sacrifice średnica              diamètre     święty                          saint

środa                           mercredi          świnia                          porc

środek                         milieu              świństwo                     saloperie

świadek                       témoin             świt                             aube    

                                                          

Une réserve majeure doit être apportée. En effet, le polonais est en liaison avec le tronc commun des langues slaves proches (le lituanien...) ou plus lointaines (le slovène, le tchèque). Avec l'aide de correspondants[1] et des dictionnaires, il est évident que les entrées du ś polonais ont des équivalents(en lituanien šviesa = lumière, šventas = sacré, sventykula = temple... en slovène svetloba = lumière, svet = monde... en tchèque svědek = témoin, svatý = saint...). Mais, et c'est un point décisif, capital même, ce n'est que dans la sémantique polonaise qu'existe une telle concentration-constellation aussi prononcée. Dès lors, il est évident de supposer que du berceau au tombeau le peuple polonais baigne dans un environnement sémantique propice à l'ouverture sur le divin. Si l'effet Jean-Paul II a provoqué un afflux de vocations sacerdotales dans le monde, en Pologne, où cet effet a certes compté, les vocations sacerdotales étaient déjà fort nombreuses. Tout s'est donc déroulé, et cela perdure heureusement encore, comme si de cette langue avait germé un peuple de chrétiens et de prêtres.

La Miséricorde de Dieu, comme Sainte Faustine l'a rappelée, est infinie ; et dans son Petit Journal comme dans les écrits de Saint Jean-Paul II, la Pologne est présente en tant que voie/voix privilégiée. Dans Mémoire et Identité, est mentionné le fait que le centre géométrique de l'Europe est en Pologne, pas très éloigné de Varsovie. Toute la chaîne de raisonnements alors formulée consiste en une réhabilitation de l'Europe centrale source féconde d'exemplarité culturelle et chrétienne. Évidemment la bien-pensance trouve là matière à contestations et dénigrements ; elle ne s'en prive d'ailleurs pas en jouant sur les amalgames, les affirmations infondées et prouve en cela son ignorance autant que sa mauvaise foi. Le comble est, probablement, ce qu'à la suite de mon épouse, Claude Dauphiné, j'appellerai aussi « l'égout de l'ego » à savoir le déversoir que peuvent être certaines applications d'internet qui étouffent l'esprit critique et réduisent ainsi la part de la vérité.

Bien volontiers, je reconnais que le polonais n'est pas la langue des origines sur laquelle C.-G. Dubois et U. Eco, parmi d'autres, ont médité. Toutefois, pour peu que l'attention se porte sérieusement sur les paroles du Christ à Sainte Faustine, il est évident que le polonais tisse des relations sémantiques fortes et privilégiées unissant le plan de terre et le plan du ciel. La démonstration la plus significative est donnée par les Évangiles. En témoigne excellemment la traduction de l'épilogue de l'Évangile selon Saint Jean (chap. 21, 15-17) où Jésus, par trois fois, pose à Pierre la question « M'aimes-tu ? ». Dans les langues latines (italien, espagnol, français, etc...) la question et la réponse sont toujours rendues par le verbe « aimer ». La restitution polonaise est plus nuancée. En effet, le schéma de l'échange entre Jésus et Simon-Pierre, est le suivant :

1. Jésus... synu Jana, czy miłujesz Mnie ? ... Simon-Pierre... Ty wiesz że Cię kocham.

2. Jésus... synu Jana, czy miłujesz Mnie ? ... Simon-Pierre... Ty wiesz że Cię kocham.

3. Jésus... synu Jana, czy kochasz Mnie ? ... Simon-Pierre... Ty wiesz że Cię kocham.

Jésus, par deux fois, a recours au verbe miłować lequel renvoie à miłość propre à signifier l'amour miséricordieux. Simon-Pierre lui répond toujours en employant le verbe kochać propre à caractériser davantage l'amour humain; Jésus accepte de poser pour la troisième fois la question en adoptant à son tour le verbe kochać . Ce n'est donc pas Simon-Pierre qui s'élève vers Jésus, c'est le Sauveur qui humblement s'abaisse au niveau de son disciple et l'y rejoint. Si l'on se reporte à la source latine de ce passage (Vulgate mais aussi Évangile du Vatican) on observe que la traduction polonaise restitue pleinement la nuance liée au verbe aimer (Jésus... diligis par deux fois, puis amas me ; Simon-Pierre, lui, use trois fois amo te). Plus que le français, l'italien et les langues néo-latines, la traduction polonaise apparaît fidèle à la source latine ! Par ailleurs, ce passage de Saint Jean (21, 15-17) a souvent été paraphrasé. L'atteste lumineusement l'ouverture du deuxième cahier du Petit Journalde Sainte Faustine qui concluait un quatrain par « Ty wiesz, żeCięmiłuję  »... Là où Simon-Pierre ne parvenait pas à comprendre l'amour miséricordieux (il emploie le seul verbe kochać), Sainte Faustine d'emblée s'élevait vers Jésus et privilégiait le verbe approprié miłować .Par l'intercession de Sainte Faustine, Jésus a demandé qu'une neuvaine de la Miséricorde soit offerte dans « le but de fléchir (mon) Père par cette prière et de supplier la miséricorde divine pour la Pologne ». Comme Sainte Faustine, Jean-Paul II n'a jamais oublié cette demande et systématiquement y a répondu de sorte que la Pologne a toujours été présente dans ses analyses, écrits, prières.

La prédilection de Jésus envers la Pologne éclaire aussi un témoignage encore peu connu, celui d'Alicja Lenczewska (1934-2012). Ses écrits spirituels, facilement accessibles en polonais, désormais commencent, en partie, à être traduits notamment en français. Sous le titre Reviens au sanctuaire de ton âme. Conversation avec Jésus est présentée une anthologie de dialogues et conversations, couvrant la période 1985-2010, entre une créature choisie Alicja et Jésus son créateur miséricordieux. La tonalité est celle d'une sorte de familiarité confiante. Il s'agit sur de nombreux points de réponses de Jésus, voire de la Vierge Marie, aux interrogations d'Alicja Lenczewska. Le résultat est saisissant, à la fois parce que Notre Seigneur délivre ses messages, commentaires, souhaits, prières, jugements, conseils et parce que, dans la lignée de notre propos, les registres sémantiques de l'amour miséricordieux (miłość) et des entrées en ś étudiées y sont largement illustrées.

 

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Dans le dictionnaire polonais, la remarquable concentration-constellation sémantique de l'entrée ś (consonne accentuée par le signe ' kreska) a fondamentalement valeur d'un indice qu'il importe de reconnaître pour aller du signe ou du mot à la chose signifiée, au concept. D'une certaine manière, la rencontre avec Dieu semble possible grâce bien sûr à Sa Miséricorde mais aussi, et c'est stimulant, grâce à une langue, rocailleuse et pourtant belle, qui Lui rend cet amour. Saint Jean-Paul II dans son livre autobiographique, Ma vocation don et mystère, a rappelé qu'il s'inscrivit à l'Université Jagellon de Cracovie afin d'y suivre les cours de philologie polonaise. Et le Saint Père de préciser que « dès la première année, l'étude de la langue retint mon attention. Nous étudiions la grammaire descriptive du polonais moderne et en même temps l'évolution historique de la langue, en accordant une attention particulière à l'ancien tronc commun slave. Cela me fit découvrir des horizons complètement nouveaux, pour ne pas dire même le mystère de la parole [...]. Redécouvrant la parole à travers les études littéraires et linguistiques, je ne pouvais pas ne pas me retrouver proche du mystère de la Parole, de cette Parole à laquelle nous nous référons chaque jour dans la prière de l'Angelus :  Et le Verbe s'est fait chair et Il a habité parmi nous  ».

Des travaux universitaires portant sur l'élection divine de la Pologne aux XIXe-XXe siècles ont été conduits. Mais il est fascinant de partir d'un état de la langue pour conforter une telle thématique. Parmi les autres entrées remarquables, il y a la consonne k où brillent plusieurs concentrations ou rencontres de champs sémantiques signifiant le pouvoir, la religion, la parenté. Les consonnes k et ś représentent sensiblement 4% et 1% des entrées de tout dictionnaire polonais. Or, ces entrées numériquement faibles correspondent en revanche à des noms et concepts particulièrement significatifs. Si la consonne k renvoie aux domaines sociétaux du pouvoir, de la culture et de la religion, la consonne ś s'inscrit, elle, dans les domaines de la cosmologie des origines. En soi, ce constat est intéressant et enrichit la réflexion. En outre, il est un champ inattendu, celui des traductions où les conséquences peuvent être de quelque importance. Premier cas, La Divine Comédie, où Dante a recours systématiquement au verbe aimer (amare) ; et de fait, c'est le contexte qui éclaire le sens précis du verbe dans le vers et le développement poétique. La traduction polonaise est sur ce point plus précise et plus nuancée que le texte original ! Deuxième cas, les traductions polonaises de Shakespeare (TitusAndronicus, Richard III, Macbeth, Le Roi Lear, etc.) jouent, avec efficacité et un certain bonheur d'expression poétique, des entrées de la lettre k. Caractéristique est le fameux vers de Richard III (V, 4, vers 7) : « A horse ! a horse ! my kingdom for a horse ! » rendu par « Konia ! Konia ! moje królestwo za konia ! ». Troisième cas, Le Soulier de Satin de Claudel où, comme pour La Divine Comédie, la traduction polonaise permet d'introduire, notamment, dans la thématique amoureuse et la thématique du pouvoir, une certaine finesse, voire davantage. La traduction polonaise n'est point une trahison, elle est plutôt, et c'est remarquable, un accomplissement.

L'investigation menée à propos de quelques singularités sémantiques de la langue polonaise a le mérite de montrer combien, de la littérature à la théologie, du témoignage à l'acte de foi, apparaissent d'inattendues rencontres. Si le bonheur de Dieu c'est l'homme, ce dernier a reçu le pouvoir de Le remercier, Le louer et Le glorifier par la prière, la parole ruminée et le silence. C'est probablement la leçon magistrale qu'offrent, en effet, certains aspects remarquables de la sémantique polonaise où de simples mots, humbles acteurs de lecture, de déchiffrement et de prière, célèbrent naturellement la grandeur du théâtre du monde et la puissance de son Créateur miséricordieux.

 

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Il y a peu, ayant rencontré une phrase susceptible de résumer mon approche, phrase attribuée à Clément d’Alexandrie, le Père André Labus m’en fournit la traduction précise ci-dessous :

 

Que nos chants de fête témoignent

Niech nasze śpiewy świąteczne świadczą

de la splendeur du temple du monde et de la

o świetności świątyni świąta i o

sainteté de Dieu.

świętości świętego.

            (Boga)

 

Mais, outre la traduction, il me fit remarquer avec humour que la version française lui paraissait plus belle et plus porteuse de haut sens, car la version polonaise devenait un jeu vocal du type « les chaussettes de l’archiduchesse sont-elles sèches ? Archi-sèches ? ». Silence. Sourire. Relire Si j’étais Dieu de René Barjavel qui, avec grande liberté de ton, a exalté à sa manière, lui qui connaissait La Sepmaine de Du Bartas, comment la création est un acte absolu de folle miséricorde. 

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