La Slovénie et les grands pères européistes

La République de Slovénie a pris la présidence du Conseil de l'Union européenne le 1er juillet. D’ailleurs, la Slovénie est le pays le plus performant sur le plan économique dans l'ancienne Europe de l'Est. On en parle peu : mais dès qu’on en parle, ne peut éviter les termes superlatifs. Parmi les pays qui ont adhéré à l'UE le 1er mai 2004, il a été notamment le premier à rejoindre la zone euro (janvier 2007) et à adhérer à l’espace Schengen (décembre 2007). La Slovénie avait atteint les 90 % du PIB de l'UE déjà en 2008.
 La Slovénie et les grands pères européistes

Le 25 juin, elle a célébré le 30e anniversaire de son indépendance. A l’occasion de la fête nationale, les premiers ministres des pays voisins se sont rendus à Ljubljana, notamment Sebastian Kurz et Viktor Orban, ainsi que le ministre portugais des affaires étrangères et le président du Conseil européen, Charles Michel. Janez Janša, le Premier ministre slovène a dans son discours évoqué l'identité de l'Union européenne en présentant sa vision du vieux continent : 

"Nous voyons une Europe fondée sur la civilisation européenne, sur le respect des différences, une Europe de vigueur, avec un mode de vie européen, avec des États membres forts, une Europe avec des institutions européennes efficaces et respectables. Nous voyons l'Europe comme un lieu de dynamisme et de libre expression, de coopération mutuelle, d'un haut niveau de respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'État de droit, fondé sur des normes égales pour tous, et dans la coopération d'institutions démocratiques élues par le peuple". 

Les idées formulées de la sorte sont peu fréquentes dans la bouche des politiciens actuels. Elles représentent un véritable déni de ce qu’est devenu la pratique de la politique maastrichtienne à Bruxelles, où les institutions ne sont pas "élues par le peuple". Si surprenant que paraisse ce fait, il n’y a personne dans les rangs de la haute bureaucratie bruxelloise qui se soit présenté aux élections afin d’obtenir un mandat. Ce qui plus est, l'Union européenne est contrôlée par des lobbyistes qui mettent quotidiennement en relief ce qui s’appelle la corruption professionnelle. 

Plus important encore, le Premier ministre slovène a fait dans son discours  référence à la "civilisation européenne", aux "États membres forts" et à la "libre expression des opinions". Ce sont les points que Bruxelles souhaite le moins voir figurer à son agenda. Comme s’il clouait des thèses subversives sur la porte du temple, à l'instar de ce qu'a fait Martin Luther.  La formulation "critères égaux" est particulièrement importante dans ce contexte. L'Europe de l’Ouest ne connaît guère de liberté des médias : ils font partie de l'agenda mondialiste et sont subordonnés aux intérêts du capital international. Mais c'est précisément cette Europe, qui ne connaît plus la liberté de presse, qui accuse ses homologues de l’est, notamment les Polonais et les Hongrois, d'entraver la presse. En Slovénie, la situation est exactement la même qu'en Europe occidentale : 90% des médias imprimés et audiovisuels sont contrôlés par des personnes qui se sont enrichies pendant la transition, dans les années quatre-vingt-dix. Il s'agit d'une propriété non transparente. 

Mais dans ce même discours, Janez Janša a également parlé de Dieu. C'est l’un des sujet que les politiciens européistes évitent le plus, sans scrupules  Lorsqu'il a souligné la nécessité d'une rhétorique transparente dans l'arène européenne, il apostrophait directement le début de l'Évangile de St. Jean. "Les mots que nous prononçons doivent être vrais. Car au commencement était la Parole ; toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans elle ».  Dans le même discours, il a mentionné Dieu deux fois de plus : il l'a placé dans le contexte de la raison et de la culture, qui sont les éléments constitutifs d'une nation : "La culture slovène nous a soutenus à travers les siècles. Il y a 30 ans, on ne gagnait pas avec des armes, mais surtout avec la raison. Continuons à le faire. Que Dieu bénisse nos amis, longue vie à toutes les nations, que Dieu bénisse la Slovénie."

Janez Janša est un homme libre. Il s'est fait connaître du public à la fin des années 1980 lorsque, en tant que journaliste, il a publié des articles mettant en cause l'Armée populaire yougoslave, le socialisme et en définissant la Yougoslavie comme une "prison des nations". C’est pour cette raison qu’il a été emprisonné. Pendant la guerre d’indépendance qui a eu lieu il y a exactement trente ans, il était ministre de la défense. Depuis lors, il s'est battu contre les monopoles de l'ancien parti-État communiste, qui ont été préservés en Slovénie parce que la lustration n'a jamais eu lieu. Il a remporté les dernières élections en 2018 et il a dirigé dirigeait le gouvernement slovène à l'heure de la pire crise sanitaire. 

Janez Janša a rapproché la Slovénie du groupe de Visegrad. Il entretient de bonnes relations avec Viktor Orban. Il est également en bons termes avec le chancelier autrichien Sebastian Kurz : en août dernier, ils ont escaladé ensemble l'une des parois les plus dangereuses des montagnes slovènes. La dialectique politique de Janša est unique. Il est souverainiste, imprégné des (de) sentiments nationaux. Il est également Européen et considère l'Europe comme un espace nécessaire à l'intégration politique, culturelle et économique des pays membres. L’Europe et pas la Communauté maastrichtienne. Même s'il est diplomatiquement opposé aux directives de Bruxelles sur les migrants et les LGBT, il n'est pas en désaccord ouvert avec la direction de la Commission. 

Janez Janša est un politicien qui n'a personne derrière lui pour lui suggérer ce qu’il devrait faire. En cela, il est semblable aux hommes politiques de l’Europe de l'Est et du groupe de Visegrad. C'est aussi une différence fondamentale par rapport aux politiciens européistes, qui ne sont que des extensions des groupes de pression d'arrière-plan. Les intérêts de Janez Janša, Viktor Orban, des frères Kacinsky et d’autres, sont leurs propres pays. On ne peut pas dire qu'Emmanuel Macron s'intéresse à la France. Il évite le mot « France » : il utilise plutôt le terme "république", qui ne veut rien dire et auquel personne ne croit. En la personne de Janez Janša, la politique de l'Europe occidentale peut se reconnaître dans ce qu'elle rejette délibérément. Dans l'amour de la patrie, de Dieu et de la culture qui constitue l'être d'une nation. En ce sens, Janša et les politiciens d'Europe centrale peuvent représenter une leçon très précieuse pour l'Occident européen, en particulier pour la France. "Il y a un pacte vingt fois millénaire entre la grandeur de la France et la liberté du monde". Cette phrase est inscrite sur le monument du dernier président français qui s'est vraiment préoccupé de l'avenir de la France, disparu il y a cinquante ans. Son héritage n’a pas porté ses fruits dans la Métropole, au contraire, hélas. Pourtant, sa semence son héritage, depuis un certain temps, anime la politique qui s’oppose, d’une façon ou d’une autre, aux au rythme hallucinant par lequel se multiplient, de plus en plus vite, les non-sens progressistes de Bruxelles.  

Boštjan Marko Turk, professeur à l’Université de Ljubljana, membre de l’Académie européenne des sciences et des arts


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