Jugement en appel de Khieu Samphân, principal ministre de Pol Pot

Dernier ministre encore vivant du régime des Khmers rouges, qui dirigea le Cambodge – devenu « Kampuchéa démocratique » – de 1975 à 1979, Khieu Samphân est actuellement jugé en appel. Ce procès pour participation au génocide khmer est organisé dans un tribunal créé conjointement par l’État cambodgien et les Nations unies.
Pol Pot et Khieu Samphân, en compagnie de Nicolae Ceaușescu et de son épouse Elena, en 1978 Jugement en appel de Khieu Samphân, principal ministre de Pol Pot
Pol Pot et Khieu Samphân, en compagnie de Nicolae Ceaușescu et de son épouse Elena, en 1978

Khieu Samphân, 90 ans, est jugé depuis le 16 août dernier, dans le cadre d’un procès tenu par les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC). Ce tribunal spécial, créé ex nihilo par l’Organisation des Nations Unies et l’État cambodgien, juge depuis 2006 les principaux responsables khmers-rouges, après la mort en exil de leur chef : Pol Pot. Les CETC, hybridant droits international et cambodgien tout en tâchant de préserver l’avenir d’un pays à la mémoire fracturée, jugent à la chaîne les anciens hiérarques du régime khmer-rouge. Mais elles établissent peu de condamnations. Beaucoup au Cambodge les accusent de condamner trop peu : seulement trois fois en quinze ans.

Avec cette histoire dramatique et si particulière de l’« auto-génocide », le régime cambodgien actuel entretient des rapports pour le moins complexes. Il est en effet à noter que l’actuel Premier ministre du Cambodge, Hun Sen, est lui-même un ancien Khmer rouge. Logiquement, à la chute du régime khmer-rouge, après une courte guerre contre le Nord-Vietnam, toute l’administration en place n’a pas été mise aux arrêts. Certains, comme Sen, ont ainsi pu servir le nouveau régime, lors de l’occupation nord-vietnamienne, pour reconstruire un pays ruiné par quatre années de privations et d’autarcie, en grave crise humanitaire et, à ce titre, entièrement dépendant de l’aide internationale.

Sur le génocide khmer, lequel a entraîné la mort d’environ 1,7 million de personnes (un quart du peuple khmer de l’époque), Sen se montre prudent, soucieux de ménager l’unité fragile du Cambodge. L’Agence France-Presse (AFP) indique ainsi que le Premier ministre est défavorable à « toute nouvelle condamnation, affirmant que cela risquait de replonger le pays dans l’instabilité ».

Kong Sam Onn, l’avocat de Khieu Samphân, ne dit pas autre chose, demandant pour son client l’acquittement du chef d’accusation de génocide. Initialement, en 2018, celui-ci avait été condamné à la perpétuité. Le Tribunal avait alors estimé qu’un « crime de génocide était établi » contre l’ancien ministre, de même que sa participation à des massacres de Cham, minorité musulmane. Les juges des CETC avaient résumé l’œuvre politique des Khmers rouges de manière définitive : une « attaque systématique et généralisée […] dirigée à l’encontre de la population civile du Cambodge ».

Toujours fidèle à sa ligne de défense, Khieu Samphân nie pour sa part toute responsabilité dans le génocide. Il incrimine un homme qu’il juge seul coupable, le « Frère numéro un » : Pol Pot.

- Un idéologue du régime khmer-rouge -

Khieu Samphân était, officiellement, le président du présidium d’État du Kampuchéa démocratique entre 1976 et 1979, et, dans les faits, l’idéologue du régime de Pol Pot. Tout comme l’ensemble des élites dirigeantes khmères-rouges, Shampân était un intellectuel et un francophone, deux traits à la fois constitutifs de cette élite révolutionnaire maoïste et combattus fanatiquement par cette même élite, une fois parvenue au pouvoir. Sous les Khmers rouges, le simple fait de porter des lunettes, de parler français ou d’avoir une montre, étaient considérés comme des attributs contre-révolutionnaires, susceptibles d’entraîner l’emprisonnement, voire la mort : ainsi furent tragiquement nourris les charniers du génocide cambodgien.

Samphân, à l’instar des autres membres de l’Angkar vat (l’ « Organisation révolutionnaire », en khmer, véritable Parti-État à la tête du Kampuchéa) fut coresponsable de ce génocide singulier tant par ses proportions que par ses manifestations. Ce massacre de masse se distingue aussi par son caractère d’« auto-génocide » : un génocide perpétré par un gouvernement contre son propre peuple. Au sein du régime des Khmers rouges, sitôt la prise de Phnom Penh, Samphân fut brièvement vice-Premier ministre et ministre la Défense.

À partir du printemps 1976, il théorisa et planifie l’élimination d’une partie de la population cambodgienne, préalablement expulsée des villes et massée dans les campagnes, où elle effectua des travaux agricoles dans un situation de quasi-esclavage, prémices d’un génocide de plus de trois ans. Idéologue du régime khmer-rouge, Samphân avait initialement soutenu en France une thèse de doctorat dans laquelle il avançait l’idée de « traiter les paysans avec patience et compréhension » en vue d’une potentielle révolution agrarienne : préceptes qu’il ne mit pas en place, pour le moins.

Gauthier Bouchet, chroniqueur Tysol, directeur de Fréquence Histoire


Actualités