François ! Laissez-nous vivre la messe dans l’unité ! Abrogez votre Motu proprio !

Né dans une famille catholique dans les années 60, j’ai eu la chance et le privilège d’être éduqué dans l’amour de la messe comme un ressourcement essentiel et même vital pour atteindre les rives de la vie éternelle.
 François ! Laissez-nous vivre la messe dans l’unité ! Abrogez votre Motu proprio !

 

Dans mon enfance des années 70, je me souviens du combat auquel se prêtaient les adultes autour de moi sur les questions liturgiques. Des prêtres et des laïcs s’opposaient sur des questions qui me semblaient alors un peu déconcertantes. Fallait-il faire face au prêtre à la messe ? Pouvait-on se mettre à genoux à la consécration ? Était-il permis de communier dans la main ? Trop jeune, je ne comprenais pas vraiment les enjeux de ces polémiques. Mes parents nous ont éduqués dans l’amour de l’Église et donc du rite romain, et nous allions à la messe en forme extraordinaire aussi facilement qu’en forme ordinaire. J’ai découvert plus tard que mes parents préféraient la première, que mon père appelait « la messe de toujours ». Mais je crois que mes parents ne voulaient pas abîmer dans notre cœur d’enfant l’amour de l’Église qui passe un peu, et c’est toute la difficulté, par la médiation des clercs. Seul le sens du sacré primait, mes parents ne voulaient pas donner prise à des querelles orchestrées par le « diviseur ». Pour comprendre cela aujourd’hui il faut se replonger dans les années 70/80. Période marquée par des combats idéologiques dans toutes les sphères de la société, y compris dans l’Église. Le marxisme était partout ! En France, en Hollande et dans d’autres pays, la relation du Concile II par les médias fut un prétexte à une grande rupture aux confins de la désacralisation et de la libre-pensée. Je me souviens de prêtres qui nous refusaient la communion dans la bouche et qui nous demandaient de nous relever quand nous nous mettions à genoux. Je me souviens d’un autre qui célébrait en jean et en pull avec une grosse étole tricotée comme seul ornement liturgique. Je me souviens de prêtres qui se permettaient des commentaires en plein milieu du texte de la consécration, un autre qui vivait maritalement dans la cure de la paroisse, un autre enfin qui demanda à son évêque de célébrer son jubilé sacerdotale alors qu’il était marié depuis 15 ans avec 2 enfants, je me souviens des absolutions collectives, je me souviens des corbeilles de pains qui circulaient dans l’assemblée en guise de communion, je me souviens des cantiques dignes des chants révolutionnaires, je me souviens des prêtres et évêques officiellement communistes, je me souviens de ce diacre permanent qui m’invitait à la messe en me disant « tu viens avec nous célébrer ? », je me souviens d’un prêtre qui me disait en étendant les mains devant moi : « mais, François-Joseph, je ne suis pas magicien, je ne fais pas de miracle, je suis juste un prêtre, comme toi ! » ou un autre à qui je disais qu’il célébrait In persona Christi, et qui me répondit froidement : « ah non ça c’est fini ! »… Vous pourriez poursuivre vous-mêmes cette liste ! Car il faut se souvenir d’où nous venons et par quoi nous sommes passés. Il serait bon que certains évêques aient un peu plus d’humilité devant ces aberrations liturgiques que nous avons dû supporter. J’ai l’impression que le Souverain Pontife lui-même oublie un peu vite et que l’on révise l’histoire des blessures liturgiques des dernières décennies. Certains ont ouvert la boite de pandore en laissant la libre interprétation s’installer dans la liturgie et la pastorale d’une manière générale. C’est là le point de rupture entre les deux formes du rite romain. Dans la forme extraordinaire il n’y a presque aucune place pour l’interprétation, alors que dans la forme ordinaire la multiplicité des « options » liturgiques, la langue vernaculaire, le face à face avec les fidèles, l’absence de discipline dans les homélies et la symbolique des ornements, conduisent à une herméneutique qui dépend cruellement de la sainteté du célébrant. Et même si la validité de la messe ne dépend pas de la sainteté du prêtre, la foi des fidèles en revanche peut en dépendre quand la forme de la messe ne dispose plus l’âme à se conformer à la gravité de ce qui se vit. A tout cela le Pape nous dit que nous manquons de « liberté » et que notre désir de vivre dans la tradition est une peur d’affronter le présent du monde et des gens. Mais de quelle liberté parle-t-on ? S’agit-il de la libre interprétation qui conduit la raison humaine à se prendre pour mesure de la pédagogie divine ? S’agit-il d’une liberté de l’imagination créatrice qui disloque les limites du dogme pour en adapter les contours à la sociologie du temps présent ? S’agit-il de la liberté de lire et de penser le présent à l’aune d’un magistère hérité, ou de la liberté de revisiter le passé à la lumière des catégories du présent et de ses « progrès » ? Plus me plait l’humble filiation et l’accueil de l’héritage de nos maitres qui nous rappelle ce que nous sommes : des « nains juchés sur les épaules de géants », comme le disait Bernard de Chartres.

Quand je repense à tous les errements liturgiques auxquels j’ai été confronté dans ma vie, je crois pouvoir affirmer que c’est le maintien et le développement de la forme extraordinaire qui permit à de nombreux prêtres, religieux ou séculiers, et à de très nombreux fidèles, de garder le sens du sacrifice de la messe. Comme le souhaitait Benoit XVI, les deux formes du rite se sont ensemencées. Ou plus exactement, si la messe dévoyée par les interprétations folles du Concile Vatican II avait été la seule référence liturgique, alors nous serions tous protestants aujourd’hui ! En effet, des prêtres, quelques évêques, certaines Abbayes, Fraternités ou Instituts sacerdotales ont pu garder précieusement les trésors du patrimoine liturgique multiséculaire. Ces foyers dans lesquels se maintenait intact la célébration du saint sacrifice de la messe ad orientem, et le respect des fidèles qui grandissaient dans la foi en la présence réelle du Christ, ont permis de conserver des lieux qui devinrent des lieux sources pour de très nombreux prêtres, évêques ou laïcs. Je connais de nombreux clercs diocésains (et même des évêques) qui vivent deux à trois séjours annuels dans ces communautés traditionnelles et qui viennent y renouveler la force de leur foi et de leur fidélité. Par discrétion, ces communautés traditionnelles n’en parlent pas, mais dans le contexte actuel on aimerait entendre la voix de ces prêtres et de ces évêques défendre la liberté liturgique ! Un prêtre du diocèse de Paris me disait il y a quelques années, « je suis heureux d’avoir appris la forme extraordinaire dans un monastère bénédictin, cela me permet de mieux comprendre le sens et la portée des gestes liturgiques de la forme ordinaire ». Un autre me disait que son grand combat de prêtre se trouvait dans les distractions que représentait le face à face avec les fidèles et que cela l’avait conduit à apprendre à dire la messe tridentine. Ce face à face, présenté comme un acte de courage par le Pape, est souvent un calvaire pour les prêtres.

Oui je le crois vraiment saint Jean-Paul II, puis Benoit XVI en 2007, ouvrirent la voie à la paix liturgique et à l’enrichissement de la forme ordinaire par la forme extraordinaire. De très nombreux prêtres ont perdu la foi dans leur sacerdoce à cause de l’idéologie moderniste qui a conduit à intellectualiser notre vie chrétienne en lui retirant sa part de mystère et de sacré. Après les applications folles du Concile Vatican II, heureusement que certains pouvaient continuer à vivre leur foi dans la tradition grâce à des mouvements comme le MJCF. Et quand j’entends certains évêques, anciens du MJCF, assumer le dernier Motu proprio du Pape François sans broncher, j’ai envie de leur rappeler dans quel bain a été plongée leur vie sacerdotale. Manifestement ils se sont fait opérer de la conscience comme d’autres se font opérer de l’appendicite.

C’est cette même amnésie qui préside à l’écriture, à la publication et à l’application dans certains diocèses du Motu proprio « Traditionis cutodes ».  Amnésie au sens de l’absence de mémoire et de l’absence de filiation dans la transmission. L’Église a toujours conçu sa doctrine dans l’équilibre d’un « Nova et vetera » (Nouveau et ancien). Dans l’histoire, l’erreur fut souvent de privilégier l’un au détriment de l’autre. Et les progrès réalisés par les divers conciles furent toujours dans l’enrichissement et la clarification du chemin qui mène à Dieu et qui nous permet de mieux parler de Lui. Il semble désormais que le Pape François soit déterminé à devenir l’apôtre de la rupture, une sorte de nova sans vetera, une approche résolument moderne et œcuménique de la communion. Et, comme tous les progressismes, celui-ci conduit à une communication dont la forme tyrannique peine à concilier l’appel à l’ouverture et l’exigence d’obéissance. Cela peut paraitre un peu excessif de parler de tyrannie, pourtant je pense que nous assistons depuis plusieurs années à un durcissement de la parole pontificale. François n’hésite pas à mordre les fidèles qui affichent leur conformité au magistère antique en les présentant comme des pharisiens rétrogrades, et à se faire complice des chemins de l’innovation qui épousent les formes de la vulgarité du monde. 

Vous l’aurez compris, je suis un peu déconcerté par le texte du Pape François et par ses prises de parole récentes qui semblent faire droit à une herméneutique de la rupture. Certains pourront se réjouir que ce Motu proprio ouvre une voie de dialogue entre les diverses communautés traditionnelles et cela est réjouissant dans la mesure où des guerres de petites chapelles nuisaient à l’exemple de charité que l’on attend des prêtres et des fidèles. On peut aussi se dire que « Dieu écrit droit avec des lignes courbes » et que la Providence tirera certainement un plus grand bien de cette épreuve. Pour cela il faudra attendre quelques décennies… A court terme, une voie d’apaisement est possible, elle consisterait pour le Pape à exprimer des regrets sur les excès injustes de ce texte et à limiter ses effets par un nouveau texte engageant les évêques à exercer une véritable pastorale liturgique exigeante dans leur diocèse. Si le Souverain Pontife avait demandé dans une même démarche davantage aux uns et davantage de fidélité aux textes du Concile aux autres, alors il aurait pu éviter l’humiliation.  Cela signifie tout simplement d’exiger la fidélité à la lettre du Concile et non pas seulement à son « esprit d’ouverture », il s’agit, pour reprendre l’expression de la Constitution apostolique « Sacrosanctum Concilium », d’opérer « une progression et une restauration ». S’il est évidemment légitime de demander aux « Tradis » de reconnaitre sans réserve le Concile Vatican II, ce qui vient d’être fait par l’ensemble des Supérieurs de communauté traditionnelle, il eût été très souhaitable que l’on exige dans le même temps des évêques du monde entier qu’ils veillent à la fidélité de ce qui est demandé par le Concile : le chant grégorien est le chant propre de l’Église ; L’usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservé dans les rites latins ; la concélébration fait l’objet d’une exception le jeudi saint, elle est élargie à quelques situations exceptionnelles dont la liste est prévue par le Concile, etc. Ah ! si seulement le Concile était strictement appliqué !

François-Joseph BOFFARD


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