Primaires au parti, échec garanti ?

La campagne pour les Présidentielles 2022 est bien lancée, et ça n’étonnera plus grand monde puisque c’est désormais une coutume, elle est agitée dans un certain nombre de partis politiques par la case obligée des primaires.
 Primaires au parti, échec garanti ?

Internes ou ouvertes, c’est pratiquement devenu le premier tour des élections présidentielles et ses défenseurs s’enthousiasment de cette manifestation démocratique supplémentaire qui permet aux Français, ou tout du moins à une partie d’entre eux, de décider plus librement de leurs héros. 

En vérité, les primaires ne sont pas une idée neuve dans la politique française, puisqu’elles étaient évoquées dès 1989 par Charles Pasqua, et elles ont essaimé à gauche, timidement (puisqu’elles n’ont jamais conduit à la victoire les candidats désignés), jusqu’en 2011 où les primaires socialistes (les premières ouvertes à tous les électeurs) débouchent enfin sur un « succès » : l’élection de François Hollande. Une expérience à priori réussie qui, il faut bien le dire, est l’arbre qui cache la forêt. La primaire socialiste de 2011 a été un succès pour l’unique raison qu’elle a servi à éviter de transformer l’affaire Strauss-Kahn en Bérézina Fillon en donnant un soupçon de légitimité à un candidat de remplacement à la place du candidat légitime. Le séisme Strauss-Kahn, l’échéance électorale imminente et la certitude qu’après le bilan Sarkozy très critiquée la gauche avait enfin une chance à saisir ont amené les différents ténors du parti socialiste à s’unir pour la victoire.

Le succès de cette primaire a finalement installé la tradition, et le processus désormais bien ancré fait les choux gras des médias. C’est démocratique, c’est neutre, ça permet également aux prétendants d’affuter leurs idées, leur programme et d’éprouver sur le terrain et sur les plateaux leurs argumentaires, comme un premier baroud avant la campagne elle-même. Qu’il soit interne ou ouvert à tous, PS, UMP puis Républicains, Verts, PC, ont recouru à ce système et, il faut le dire, avec une infortune criante. Il semble même que le temps et l’expérience aggravent encore les revers cuisants qu’infligent aux partis politiques lesdites primaires. Évidemment, on peut considérer que c’est le résultat d’une culture politique bien différente de celle des États-Unis où les primaires sont devenues la norme et qui n’a sûrement pas été une petite inspiration pour ceux qui les ont importées en France. Mais la vérité, c’est que l’échec ne vient pas tant des primaires elles-mêmes, qui sont un mode de désignation ni meilleur ni pire qu’un autre, ayant ses atouts et ses défauts, mais des partis qui les organisent. En venir au système des primaires pour désigner son candidat révèle en vérité un parti politique malade, souffreteux, et les primaires ne sont pas la cause de ce mal mais un symptôme, et peut-être le symptôme le plus explicite d’une hypoxie en cours pour une formation politique. Naturellement, on peut se demander pourquoi ? Eh bien, car les primaires témoignent du féodalisme déjà installé à un stade très avancé et probablement incurable au sein de cette même formation. Elles révèlent l’effacement d’une ligne politique commune, au moins sur des sujets forts qui devraient suffire à unir tous les acteurs d’un parti autour du candidat le plus évident, et témoignent d’un clanisme égotiste, d’une cohorte de bulles partisanes dans le sang d’un grand parti. En cela d’ailleurs, que la primaire s’adresse à tous comme celle d’EELV en ce moment même, ou seulement aux adhérents comme l’ont finalement décidé Les Républicains, elles disent la même chose. En principe, il y a énormément de critères objectifs sur lesquels on peut désigner le candidat le plus apte à porter un projet présidentiel : l’expérience, le succès dans de précédentes élections ou au contraire les échecs, le casier judiciaire, la capacité à fédérer au-delà du parti… Tous ces critères ont longtemps déterminé les présidentiables français et ils sont tout à fait objectifs dès lors que la mauvaise foi ou les dessins personnels ne s’en mêlent pas. Le recours aux primaires bafoue ces critères objectifs en prétendant en surimposer d’autres qui le seraient autant. En fait, les primaires sont pour un parti le moyen d’inviter les adhérents et parfois tous les Français à trancher en dernier recours l’impossibilité de son bureau central à reconnaître le candidat le plus légitime. Elles révèlent des guerres intestines au sein d’un parti, les ravages des individualismes, un profond malaise interne et augurent très souvent de futures défections voire d’un éclatement complet comme cela est arrivé au parti socialiste, passé en quelques années de première ou deuxième force politique du pays à sous-fifre des forces écologistes. Les primaires, loin de corriger ce malaise, vont au contraire l’exacerber, car suivant leur organisation, il peut en ressortir des résultats très variables. Organisées à l’échelle du parti, elles ne donneront pas forcément le même résultat qu’ouvertes à tous. Par ailleurs, et cela est arrivé récemment lors des primaires écologistes, combattre la fraude c’est également prendre le risque d’annuler le vote d’électeurs sincères, et le chiffre de plusieurs centaines de votes annulés abusivement est avancé pour la primaire écologiste. Le mode de scrutin lui-même, le vote par correspondance et les frais à débourser pour voter prêtent le flanc à toutes les supputations néfastes. Enfin, les primaires n’ont jamais véritablement conduit à l’union des forces politiques pour la bonne raison que les « petits partis » ont rarement à gagner de prendre part aux primaires des gros, où ils seront, à l’instar de Jean-Michel Baylet du parti radical de gauche en 2011, la dernière roue du carrosse.

Le résultat des primaires est donc toujours discutable et il le devient encore davantage lorsque certains défauts se vérifient. L’élection de Benoît Hamon pour le PS, en 2017, candidat très à gauche et peu fédérateur, peu médiatique et tristement évincé de ses portefeuilles ministériels prophétisait un score historiquement bas pour le parti socialiste. Une élection limitée au parti aurait-elle été préférable ? L’ouverture à tous a-t-elle conduit des « taupes » à faire élire le candidat le moins indiqué ? Nul ne saura mais le doute est instillé.

Aussi, les primaires ne sont pas à l’origine des défaites de ceux qui les organisent, mais elles ne sont pas un remède efficace au mal qui ronge les partis politiques, et pire, elles révèlent leurs failles profondes. Elles révèlent leur féodalisme interne, elles révèlent leur manque de ligne politique stable et sont appliquées comme un cataplasme à la moutarde sur un cancer galopant par des partis en voie d’effondrement. Un parti incapable de désigner via son bureau le candidat le plus indiqué pour se présenter aux élections présidentielles en s’appuyant sur des critères objectifs est un parti en voie de décomposition. Le score historiquement faible prédit à Xavier Bertrand comme à Valérie Pécresse pour Les Républicains, talonnés par un Éric Zemmour qui n’est même pas encore officiellement déclaré, et celui tout aussi ridicule prédit aux Verts après leurs beaux succès locaux en sont encore la manifestation. Il n’est pas improbable que nationalement leur avenir soit celui du parti socialiste, et qu’après 2022 se redessine encore un peu plus le paysage politique français. À l’inverse, les partis aux candidats naturels, qu’il s’agisse de LREM ou du RN, sont toujours très hauts, et cela en dépit d’une implantation locale à la peine. Quand 19 000 candidats différents s’élancent dans la campagne des régionales, les divisions peuvent faire illusion car il y en a pour tous le monde. Quand il s’agit d’en choisir un seul, la moindre scission se paye cash.

Alexandre Page, historien de l’art, écrivain

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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