Faudrait-il lustrer la bureaucratie bruxelloise?

Dans l'antiquité la lustration était une cérémonie de purification et dans la liturgie catholique un rite d'exorcisme. Lors de la chute du communisme en Europe centrale, certains pays, pas tous, ont décidé de dévoiler de longues listes de noms des personnes ayant collaboré avec les services de sécurité communistes, cette publication est appelée lustration.
 Faudrait-il lustrer la bureaucratie bruxelloise?

La Commission européenne a commis une nouvelle gaffe, ce qui a donné des tournis à tous ceux qui comprennent la situation actuelle. Ursula von der Leyen a dénoncé comme irresponsable la plus haute autorité judiciaire polonaise, sa Cour constitutionnelle.  Ceci faisant, elle a ouvert la boîte de Pandore. En traitant avec l’indifférence un des sujets cruciaux elle a approfondi la faille, voire la grande fracture qui divise le vieux continent.

En fait, on ne peut jamais faire table rase du passé. Pour l’Europe centrale c’était le communisme. La seule façon de changer d’époque, c’est-à-dire de sortir effectivement de ce système tant politique que mental, était d’opérer la lustration. Certains pays de l'ancien bloc communiste l’ont effectuée, des autres non. La Slovénie, qui assure actuellement la présidence du Conseil de l'UE, ne l'a pas faite. Cela signifie que le monopole dans des domaines clés du pouvoir a été conservé. En Slovénie, la verticale judiciaire est en conséquence restée intacte : elle a été rajeunie en termes de nouvelles générations des magistrats, mais elle a conservé la même exclusivité idéologique que pendant le règne du Parti communiste. Maintenant qu'un gouvernement de centre-droit est au pouvoir à Ljubljana et qu’il se réclame proche de Visegrad, le suprême organe du système judiciaire vient d’annuler les mesures prises contre Covid-19, précisément pour discréditer le premier ministre et le présenter comme ayant échoué dans sa lutte contre l'épidémie.

Pour mieux comprendre la situation actuelle il nous faudrait évoquer une analogie évidente. En fait, le président de l'État yougoslave, dont les "acquis" sont constamment évoqués par la gauche de transition était Josip Broz Tito. Le communisme yougoslave a été fondé sous lui. En 2007, le journal Bild a dressé une liste des vingt plus grands meurtriers de masse du siècle passé. La première place revient au dictateur chinois Mao Tse-tung. Les auteurs de l'article placent Josip Broz Tito en dixième position, car il aurait été responsable de la mort d'un million de personnes au cours des 35 ans où il a exercé sur les peuples yougoslaves sa férule de fer.

Mais le mois dernier, la Cour constitutionnelle de Slovénie a pris d’autres décisions importantes en rejetant le paquet de mesures anti-covid. L'une d'elles a été de geler le changement de nom de la rue « Le Maréchal Tito » en celle de « L’indépendance slovène », dans une ville slovène, à l'initiative de son maire. Il s'agit d'un acte sans précédent, puisque l'indépendance de la Slovénie a signifié la création d'un nouvel État démocratique, dont la première autorité judiciaire est la Cour constitutionnelle. La création de l'État slovène a marqué la rupture avec la Yougoslavie titiste. Celle-ci était une dictature dans laquelle - comme dans tout État communiste - les droits humains étaient systématiquement violés. Il y a une comparaison qui s’impose : c'est comme si la Cour constitutionnelle de la République fédérale d'Allemagne, trente ans après la création de l'État, en 1979, avait refusé au maire de Hambourg, par exemple, la possibilité de rebaptiser une avenue Adolf Hitler en avenue de la République fédérale d'Allemagne.

La Croatie, qui était une des républiques de l'ancienne Yougoslavie socialiste, n'a pas eu non plus de lustration dans son appareil judiciaire. Celui-ci est donc partial et juge en faveur des membres de l'ancienne nomenklatura tentant par tous les moyens de maintenir la situation dans laquelle aucun changement n'aurait lieu. Ainsi, il y a deux ans, une initiative civile à l'origine d'un large mouvement populaire a proposé un référendum sur le système électoral. Celui-ci est rédigé de telle manière qu'il ne permet pas la répartition égale du nombre des voix dans toutes les circonscriptions. En fait, la gauche de transition en Croatie a réussi, en modifiant progressivement les circonscriptions électorales, à obtenir une représentation disproportionnée par rapport au nombre d'électeurs. Les nouveaux titistes ont notamment augmenté le nombre de représentants des soi-disant minorités au Parlement, le tout au détriment de l'alternative démocratique. L’affaire est finalement arrivée à la Cour constitutionnelle et celle-ci s’est prononcé contre le référendum. Il s’agit d’un pays où, depuis 1991, seuls deux partis, fourmillant d’ex-communistes, alternent au pouvoir. C'est précisément en raison du système électoral que le pays se trouve dans une phase de régression permanente.  Si la Croatie se situait bien au-dessus des pays de l'actuel Visegrad en termes de PIB au moment de l'effondrement de l'Union soviétique et de la Yougoslavie (1991), aujourd'hui la Slovaquie, dont la taille est comparable à la sienne, génère 20 milliards de revenus (PIB) de plus chaque année. L'absence de lustration a donc conduit le pays à la limite du développement dans l'UE, derrière la Roumanie.

Les Serbes, en tant que troisième nation majoritaire de la Yougoslavie, ont résolu ce problème - à la manière ottomane. Slobodan Milosevic a jeté Tito par la fenêtre, dans la poubelle de l'histoire, en 1989. C'est là que son idéologie a atterri, ainsi que ceux qui la mettaient en pratique, notamment dans les cours de justice. La Serbie est donc le seul pays de l’ex-Yougoslavie qui dispose d'un système judiciaire lequel n'est pas soumis aux influences de l'ancien parti communiste et qui n'est pas au service, mutatis mutandis, de ses intérêts aujourd'hui. Mais c'est uniquement à cause de Milosevic ce qui invite à la réflexion. Après Tito, Milosevic est le premier dictateur du territoire de l'ancienne RSFY que le journal Bild pourrait, dans une prochaine édition, inclure parmi les bourreaux de la fin du XXe siècle. Ses victimes se comptent par centaines de milliers, si l'on tient compte de la guerre en Bosnie-Herzégovine, de 1992 à 1995.

La Pologne devrait se défendre contre les mandarins bruxellois en insistant sur un fait simple : l'Europe occidentale ne comprend pas les problèmes que l'Est communiste avait avec les monopoles politiques, dont le pouvoir judiciaire était un des plus importants. Varsovie pourrait très bien évoquer le cas Yougoslave. Les juges de l’autre côté du rideau de fer étaient notamment tous membres du Parti, il ne pouvait en être autrement.

Mais il y a un point à souligner. La génération de politiciens qui a orchestré la chute du communisme en Europe a irrémédiablement disparu. Il y a bien sûr des exceptions, mais il n'y a pas un seul pays en Europe occidentale qui soit actuellement dirigé par des politiciens de type Helmut Kohl, pour prendre l'exemple le plus marquant. Les politiciens ont été remplacés par des bureaucrates En 2021 le sort de l'Europe se décidée par des personnes qui ne se sont jamais présentées aux élections et qui ne seront jamais tenues de rendre compte de leurs échecs. L'exemple le plus marquant est celui de la présidente évoquée, Ursula von der Leyen. En tant que ministre de la Défense, elle a été mêlée à des allégations de corruption et, surtout, elle est devenue célèbre pour avoir falsifié 43,5 % de sa thèse de doctorat.

Un bureaucrate ne peut pas parler le langage politique des identités nationales et exprimer des intérêts des États-nations, simplement parce que son modus operandi est d’agir dans la grisaille.  Il parle et pense en termes de "langue de bois". Comme le bureaucrate est quelqu’un qui n’assume guère de responsabilité, ni de ses paroles ni de ses actes, il est incapable d'agir avec succès en cas de crise. Le Covid 19 a d'abord révélé l'incapacité de Bruxelles à coordonner les événements en Europe. Tous les autres pays avaient reçu et appliqué le vaccin plus tôt, l'UE était, au début de l'année, en retard sur pratiquement tous les secteurs géographiques du monde développé, des Etats-Unis, à travers l’Israël jusqu’au Japon.

Pour aboutir à une incapacité de ce genre, il aurait fallu qu’un autre processus ait lieu. C'était la transformation du noyau identitaire qui a créé l'Europe telle que nous la connaissons aujourd'hui. Nous parlons du parti politique le plus fort du Parlement européen, le Parti populaire européen, qui a adopté, au fur et à mesure, un programme identique à ce que nous appelons le multiculturalisme bruxellois. Rappelons-nous que l’une des autorités du Parti populaire était le chancelier Helmut Kohl, il y a vingt-cinq ans.  Quelle différence avec les gens de la politique politicienne qu’on voit aujourd’hui !

Cette évolution a coïncidé avec un virage radical à gauche dans les médias et, par conséquent, dans la vie publique. L'agenda que les médias occidentaux mettent en avant aujourd'hui n'est pas très différent de ce que nous appelons "woke", une nouvelle philosophie totalitaire, à l’instar du marxisme. A l’intérieur de « woke »( le terme anglais signifiant être éveillé), il est impossible de concevoir une critique du communisme. Les "valeurs" « woke » ont été adoptées par le PPE. Tout cela s'est produit en moins de quinze ans ce qui est effrayant. Les politiciens (bureaucrates) du Parti populaire européen sont donc incapables de comprendre ce qu'était le communisme et la manière dont il fonctionnait, car cela se situe en dehors de leur horizon mental, pour deux raisons. La première est qu'ils n'ont pas connu le communisme. La deuxième est plus universelle. Si un bureaucrate décidait de comprendre l'insistance polonaise sur la lustration des tribunaux, il se retrouverait sous le feu croisé de ses propres collègues. Il s'opposerait au "courant dominant" de Bruxelles et chercherait bientôt un emploi ailleurs.

En même temps, il est nécessaire de souligner un autre fait qui montrera qu'il s'agit simplement de discipliner un pays et, à travers lui, le pays du groupe qu'il représente, c'est-à-dire Visegrad. Ce n'est pas que la Cour constitutionnelle polonaise ait déclaré que le droit polonais était supérieur au droit communautaire, mais que l'UE (par le biais des décisions de la Cour de justice de l'Union européenne) s'est arrogée de nouveaux pouvoirs que la Pologne n'a pas transférés à l'UE et qui sont contraires à la Constitution polonaise. L'article 4 du Traité de l’Union européenne stipule que l'Union est composée d'États fondés sur leur identité nationale, c’est à dire souverains. Il évoque particulièrement l’autonomie (de la cour) constitutionnelle.  

« L'Union respecte l'égalité des États membres devant les traités ainsi que leur identité nationale, inhérente à leurs structures fondamentales, politiques et constitutionnelles, y compris l'autonomie régionale et locale » (source : https://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=OJ:C:2008:115:0013:0045:en:PDF).

La souveraineté implique que vous avez le dernier mot sur tout, sauf sur ce que vous avez délégué ailleurs.  C'est également l'avis de la Cour constitutionnelle allemande, qui se place souvent au-dessus de la Cour de justice de l'UE. Mais l'Allemagne n'est pas seule dans ce cas : l'Espagne, la France, la Lituanie et l'Italie sont de même avis. La plupart des pays d'Europe occidentale placent, en fait, leur propre droit au-dessus du droit de l'Union. Deux poids, deux mesures. Ils reprochent à la Pologne la chose qu'ils font eux-mêmes tout le temps.

En plus : Il y a un pays dans l'UE qui compte des prisonniers politiques, et ce n'est pas la Pologne, mais l'Espagne. Les dirigeants de mouvement indépendantiste catalan ont été condamnés pour avoir organisé un référendum. Organiser un référendum présenterait un crime ? Pourtant, la Commission européenne ne dit rien.

Des bureaucrates ont conduit l’Union soviétique à l'effondrement. La Yougoslavie a suivi le même chemin. Personne n'aurait pensé, il y a 30 ans, que l'UE risquerait de subir le même sort.

 

Bostjan Marko Turk, professeur à l’Université de Ljubljana, membre de l’Académie européenne des sciences et des arts


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