A lire ou à relire: Historiquement incorrect (Jean Sévillia, Fayard, 2011)

Nous célébrons actuellement les 10 ans de la parution de ce livre qui mériterait d’être davantage connu du grand public, tout comme son auteur.
Jean Sévillia en 2015 A lire ou à relire: Historiquement incorrect (Jean Sévillia, Fayard, 2011)
Jean Sévillia en 2015

Jean Sévillia fait partie des plus grands collaborateurs du Figaro. Né en 1952 à Paris, il fait ses études à la Sorbonne et y obtient une maîtrise de lettres, puis s’oriente vers le journalisme. Il grimpe les échelons au Figaro Magazine et finit par en devenir rédacteur en chef adjoint, ainsi qu’au Figaro Histoire.

Spécialiste de l’Autriche des Habsbourg (Zita, impératrice courage, Perrin, 1997; Le Dernier empereur. Charles d'Autriche, 1887-1922, Perrin, 2009) ainsi que du débat intellectuel et historique (Le Terrorisme intellectuel : de 1945 à nos jours, Perrin, 2000 ; Historiquement correct. Pour en finir avec le passé unique, Perrin, 2003 ; Moralement correct, Perrin, 2007), il nous livre en 2011 une nouvelle analyse de certains grands sujets faisant l’objet d’une désinformation quasi institutionnelle.

Ces grands sujets, une dizaine, sont axés sur trois grands thèmes : identité, religion et histoire.

Sévillia se place dès l’introduction dans une optique de lutte contre l’idéologisation de l’histoire : « Si la manipulation de l’histoire a toujours existé, le phénomène a pris un tour aigu en particulier au cours des dernières décennies ». Ne se contentant pas d’annoncer rétablir les vérités historiques, il souhaite élever le débat en le plaçant au cœur de la question de notre identité : « La crise de l’histoire, en France, est une crise du lien social, une crise de la citoyenneté. Un citoyen est l’héritier d’un passé plus ou moins mythifié, mais qu’il fait sien, quelle que soit sa généalogie personnelle ». En écrivant ceci l’auteur anticipe les querelles qui auront lieu dix ans plus tard autour des propos du journaliste (aussi du Figaro) Éric Zemmour sur l’assimilation des étrangers par l’histoire.

A un chapitre intéressant sur les origines du christianisme et sur le débat autour de la nature de Jésus succède un chapitre dédié à la désormais célèbre « Affaire Gouguenheim ». Jean Sévillia y défend le médiéviste en reprenant les thèses de son livre Aristote au Mont Saint Michel (Seuil, 2008) et en dénonçant les attaques irraisonnées qu’il a dû subir : « Un procès moral a été intenté à Sylvain Gouguenheim pour « islamophobie ». Ce terme est une arme d’intimidation massive : il a été forgé pour discréditer un contradicteur, par analogie avec le racisme ». Avec le fascisme aussi, aurait-t-on pu ajouter.

Dans la partie sur la colonisation, le journaliste rappelle qu’elle fut le prolongement de la mission « civilisatrice » des Lumières (en citant Jules Ferry et Léon Blum), tout en reconnaissant qu’elle fut aussi une course entre impérialismes européens. Il tient aussi à briser le mythe de l’enrichissement de la France. En se servant des travaux récents de l’historien Daniel Lefeuvre, il affirme que la colonisation a davantage coûté qu’elle n’a rapporté et que les troupes indigènes n’ont pas servi de « chair à canon » au cours des Guerres Mondiales.

Le premier de ces deux grands conflits est qualifié de « matrice du monde moderne ». Après avoir rappelé que les sociétés avaient globalement accepté de se battre, que les résistances avaient été anecdotiques, Sevillia conclue : « le communisme est né de la Grande Guerre. Le nazisme est un fruit de la Grande Guerre. La seconde Guerre est une suite de la Grande Guerre. Le basculement de puissance de l’Europe vers les Etats-Unis est un effet de la Grande Guerre. ».

Les années 30 et la Seconde Guerre Mondiale sont toujours des sujets très sensibles. Nous savons à quel point il est risqué aujourd’hui de sortir des sentiers battus de la narration officielle. Jean Sevillia s’y attelle pourtant. Nous apprenons pour commencer que l’accession au pouvoir d’Hitler n’avait rien d’inéluctable. Elle est le résultat d’engrenages et de calculs politiciens tels qu’ils existent dans toute démocratie parlementaire. Nous enchainons ensuite sur le thème de la Shoah. Ce seul sujet mériterait un dossier entier. Notons juste que l’auteur essaie de replacer cet événement tragique et spécifique dans le contexte de l’époque, ainsi que le traitement qui en a été fait pendant et après la guerre. Nous sommes passés d’une totale ignorance du sujet (les Juifs ne sont que des victimes parmi d’autres de la guerre) dans les années 50 et 60 à une mise du génocide juif au centre de toutes choses, occultant presque les autres crimes nazis et communistes.

Dans le chapitre suivant Sevillia prend la défense du pape Pie XII et de l’Eglise catholique et bat en brèche les idées reçues concernant l’attitude du Vatican dans les années 30 et 40. Il rappelle notamment que l’Eglise s’est opposée au nazisme et que de nombreux religieux ont été victimes du régime hitlérien.

Sujet sensible suivant : l’histoire des relations entre chrétiens et Juifs. Le rédacteur en chef adjoint du Figaro Magazine se positionne en faveur de la réconciliation des religions : « le christianisme est né du judaïsme », « les Romains exceptés, tout le monde était juif : Jésus, sa mère, ses disciples et ses adversaires ». Les Juifs ne sont pas responsables de la mort de Jésus, le christianisme est à l’origine un des nombreux courants du judaïsme en Palestine. La rupture définitive s’opère quand le christianisme devient la religion officielle de l’Empire Romain : « dès lors, les Juifs sont marginalisés ». Les décisions prises contre les Juifs par certaines autorités n’ont pas de fondement racial, mais sont plutôt justifiées par des critères religieux, économiques et sociaux. L’antisémitisme proprement racial n’apparait qu’à la moitié du XIXème siècle. Une théorie intéressante est avancée selon laquelle le nationalisme qui ethnicise la haine envers les Juifs est originaire de la Révolution française et donc des Lumières : « si la modernité a affranchi les Juifs des contraintes de la société de chrétienté, elle les a exposé à d’autres périls. »

On pourrait penser que Jean Sevillia dédouane un peu trop facilement l’antijudaïsme du Moyen-âge, en jouant sur les mots et les concepts, de la montée de l’antisémitisme moderne jusqu’à son apogée au XXème siècle. Il existe pourtant une continuité historique et intellectuelle entre Philippe le Bel qui expulse les Juifs pour s’accaparer leurs richesses issues des prêts à intérêts, Karl Marx qui fait des Juifs les agents du capitalisme déraciné et Hitler qui veut purger la race allemande du parasite Juif.

Les derniers chapitres traitent de l’islam, de l’immigration et de l’identité française. Tout ce qui y est écrit est toujours d’actualité dix ans après, peut-être même encore plus. On retrouve des phrases qui sont prononcées par certains acteurs de la vie publique d’aujourd’hui : « La France a cette particularité d’être une nation qui doit son existence à l’action volontaire de l’Etat » ; « Raciste, un pays qui, en une quarantaine d’années, a accueilli sans explosion sociale environ 8 millions d’individus ? » ; « Entre environ le VIème siècle et la moitié du XIXème siècle, l’essentiel de la population de la France est resté inchangé » ; et enfin : « les migrants de naguère donnaient à leurs enfants des prénoms français, ceux d’aujourd’hui leur attribuent un prénom marquant leur appartenance à l’islam ».

La lecture de Historiquement incorrect de Jean Sévillia est facile, enrichissante, spirituelle même. 10 ans après sa publication le livre n’a nullement perdu de sa pertinence, preuve de la justesse des thèses de son auteur mais aussi de la gravité des menaces qu’il y dénonce.

Nathaniel Garstecka

 

 

 


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