La gauche plurielle pourrait-elle permettre un second tour Le Pen-Zemmour ?

Les médias se focalisent sur la division de la droite pour l’élection présidentielle de 2022, mais on les entend beaucoup moins au sujet de la gauche.
 La gauche plurielle pourrait-elle permettre un second tour Le Pen-Zemmour ?

21 avril 2002, 20h. Les résultats du premier tour de la présidentielle sont annoncés. C’est l’émoi dans les salles de rédaction et sur les plateaux de télévision. Les visages des journalistes sont pétris d’effroi. Tout le monde espère que c’est une mauvaise blague. Lionel Jospin, premier ministre en exercice et figure centrale du socialisme français est éliminé au premier tour, à 200 000 voix du candidat de la droite nationale Jean-Marie le Pen. Pour la première fois depuis 1969 il n’y a pas de candidat de gauche au second tour de l’élection présidentielle. Jospin quitte la vie politique dans la foulée et Jacques Chirac est réélu triomphalement après une campagne de propagande inédite.

Plusieurs facteurs expliquent l’échec du Parti Socialiste, mais nous en retiendrons un en particulier, que nous pourrons évoquer dans le cadre de la pré-campagne pour l’élection présidentielle de 2022 : l’éclatement de la gauche.

Avant toute chose, nous tenons à établir une donnée fondamentale : nous comptons Emmanuel Macron dans la gauche au sens large. Fait très largement occulté pendant la campagne de 2017 et tout au long de son premier mandat, l’actuel président de la République a toujours appartenu au camp de la gauche social-libérale, à l’aile droite du Parti Socialiste en d’autres termes. Secrétaire général adjoint de l'Élysée puis ministre de l'Économie et de l'Industrie de François Hollande, il est co-responsable de l’échec du quinquennat socialiste. Suite à la fronde des députés PS et des mauvais sondages du président sortant, il fait office de candidat de l’Élysée disposant en conséquence des financements, des réseaux et de la bienveillance des médias. La brouille avec Hollande est une mise en scène destinée à faire croire que Macron est un candidat « hors système » et « hors parti », ayant rompu avec la gauche. Le ralliement de Bayrou (dans la ligne de son précédent soutien à Hollande) et des juppéistes, suite au torpillage de la candidature Fillon, lui assure une présence au second tour contre Marine le Pen, synonyme de victoire assurée. L’attribution de certains ministères à des personnalités de l’aile gauche des Républicains ne saura masquer l’orientation social-libérale de la présidence Macron.

Ceci étant dit, penchons-nous sur l’état de la gauche sur la base des derniers sondages. Globalement elle compte 8 représentants en lice pour la présidentielle : le susmentionné Macron à 25%, Mélenchon à 9%, les écologistes de Jadot à 8%, le PS à 5% avec Anne Hidalgo, Montebourg à 3%, Fabien Roussel du PCF à 2% et pour finir Lutte Ouvrière et le NPA à 1% chacun. Ce qui donne 29% sans Macron et 54% avec. Techniquement entre 41 et 43% si on enlève le potentiel bayrouiste et juppéiste.

En avril 2002 la gauche comptait aussi 8 représentants totalisant… 43% des voix dont 16% pour le seul Jospin. A l’époque il y avait néanmoins un écart moins important entre le principal candidat de gauche et le second (Laguiller à 6%). Il y a aujourd’hui, derrière Macron, trois candidats potentiellement au-dessus de 6% : Mélenchon (LFI), Jadot (EELV) et Hidalgo (PS), chacun représentant un courant particulier de la gauche. Il est trop tôt pour affirmer qui sera le mieux placé au printemps, mais les trois peuvent se targuer d’avoir des chances d’atteindre les 10% : Mélenchon est à l’aise en campagne et espère reproduire l’exploit de 2017 (19,5%), Jadot entend profiter du succès de son parti aux dernières municipales (en alliance certes avec les socialistes) et de la récente poussée des Verts en Allemagne, quant à Hidalgo et malgré son faux départ et des critiques sur sa personne, elle peut s’appuyer sur un parti encore solidement implanté localement (villes et régions).

Notons que jusqu’à présent les tassements entre ces principaux blocs n’ont pas influé sur les intentions de vote de Macron. Cela est dû au fait que peu d’électeurs sont déjà intéressés par l’échéance d’avril et que les sondages ne prennent en compte que ceux qui déclarent suivre l’actualité, à savoir les plus concernés et militants. Le début officiel de la campagne, en février-mars 2022, devrait davantage mettre en lumière les différentes candidatures de gauche dans un contexte d’offensive globale sur le bilan du président sortant. Il n’est pas à exclure que plusieurs candidats dépassent les 10% dès janvier-février, ce qui automatiquement devrait déclencher un début de dynamique en leur faveur, cette fois au léger détriment de Macron (par exemple un retour « au bercail » d’anciens socialistes regroupés autour d’Aurélien Taché et Émilie Cariou).

Ce dernier pourrait aussi pâtir de l’installation dans le paysage électoral du candidat définitif LR, quel qu’il soit, s’il bénéficie intégralement du soutien de son parti. L’attitude des anciens juppéistes ayant rejoint Macron devra être observée dès la mi-décembre. Ces efforts conjugués peuvent faire chuter le président en exercice sous les 20%. Quant à le Pen et Zemmour, si la position du second se maintient, leurs efforts visant à mobiliser les abstentionnistes peuvent très bien se révéler payants et leur faire gagner quelques points en plus chacun pour les faire s’approcher de la barre des 20%.

Dans cette configuration tout devient possible, y compris une finale Zemmour-le Pen.

Sur la base de ces quelques observations on peut très bien imaginer qu’une forte dynamique à gauche (LFI, EELV, PS) puisse priver le centre gauche (LREM) d’un second tour en 2022. Paradoxalement, c’est donc la bonne santé de la gauche plurielle qui serait la cause de la défaite, tout comme en 2002. Observerons nous les mêmes mines déconfites de journalistes et commentateurs au soir du 10 avril?

Nathaniel GARSTECKA


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