Laure Adler ou De la culpabilité d’être blanc

Je voudrais revenir dans cette tribune sur un échange assez fantastique comme seule peut en offrir la télévision française en 2021. Il est survenu le 9 novembre dernier dans l’émission C ce Soir diffusée sur France 5. Cet échange mettait aux prises Franz-Olivier Giesbert et Laure Adler, deux pontifes des médias français que la discussion au sujet du livre du premier (Histoire intime de la Ve République) ont conduit sur les chemins de Marseille.
 Laure Adler ou De la culpabilité d’être blanc

Franz-Olivier Giesbert se désole de ne pas entendre la langue française en déambulant dans les rues de la « ville cosmopolite », et voici que sa contradictrice l’invective sur ce regret, trouvant pour principal argument de le ramener à sa couleur de peau. « Vous êtes blanc et fier de l’être ! », la phrase est lâchée. Trois éléments sont tout à fait choquants dans ce débat qui révèle bien tout le danger de la culture woke, cette culture de la haine de soi quand on n’appartient pas aux prétendues minorités victimisées.

Le premier, c’est de ne pas trouver choquant que la langue française soit la grande absente dans la 2e ville de France. L’indignation de Laure Adler est tout à fait symptomatique de ce désir de « créolisation » prôné par Jean-Luc Mélenchon qui consiste en vérité à avoir honte de ce que l’on est pour adopter la culture de l’autre et en particulier sa langue. En fait, pour le woke, le français est une langue ringarde, c’est la langue — Laure Adler le dit elle-même — de l’Académie française, « repère de vieux mâles blancs ». Il ne faut pas être Sherlock Holmes pour le comprendre dans sa morgue ironique. C’est la langue d’antan, c’est la langue de l’oppresseur, de cette ancienne puissance coloniale qui doit toujours s’agenouiller en repentance devant le monde entier. Bref, pour Laure Adler l’avenir linguistique français c’est « avoir le seum » et « kiffer », mais d’un autre côté, comment ne pas voir une proximité manifeste entre le recul du français dans les rues françaises et la déconstruction linguistique prônée par les woke à travers l’écriture inclusive ? Tous les moyens sont bons pour faire du français une vieille lune, comme défendre les langues étrangères au mépris de sa propre langue qu’on s’occupe de déconstruire en la vérolant de l’intérieur.

Le 2e élément choquant dans les mots de Laure Adler, c’est cette manière de ramener son contradicteur à sa couleur de peau, ce qui est un peu beaucoup quand même la définition du racisme. Seul un blanc pourrait s’indigner de ne pas entendre le français dans les rues de France. Pourquoi ? Je m’en étonne moi-même, fréquentant de nombreux interlocuteurs congolais, ni blancs, ni français, qui sont les premiers à défendre le français et à s’indigner de certaines immixtions linguistiques anglophones. Je n’ose imaginer s’ils se promenaient dans les rues de Marseille à la place de Franz-Olivier Giesbert ! Pour Laure Adler, il semble que seul un blanc puisse défendre l’usage du français, et c’est bien normal dans l’idéologie woke, puisque je l’ai déjà évoqué précédemment, le français reste la langue du colon, la langue de l’oppresseur, de l’esclavagiste. Comment donc un Français ou un étranger de couleur pourrait s’indigner d’entendre la tour de Babel à Marseille plutôt que le français ? Ce serait un véritable syndrome de Stockholm ! Non, seul un vieux mâle blanc accroché à ses privilèges d’oppresseur peut s’indigner du recul du français dans les rues françaises. Soyons fou, c’est même sûrement le réflexe atavique d’un lointain descendant d’esclavagiste !

Enfin, 3e point tout aussi choquant, c’est la manière dont Franz-Olivier Giesbert, ordinairement si « grande gueule », se défile lâchement plutôt que de dire très directement à Madame Adler ses quatre vérités. « Madame, vous êtes une raciste patentée et je vous emmerde ! » aurait dû être la seule et unique réplique à adresser à Madame Adler sur ce plateau. La tolérance avec le wokisme, drapé comme il se doit sous des airs mielleux d’ouverture au monde, d’antiracisme et de pensée droit-de-l'hommiste est tout à fait scandaleuse. Cette idéologie est dangereuse. Ce n’est pas le cosmopolitisme que promeut ce mouvement, ni la créolisation, mais bien le rejet de tout ce qui incarnerait le mal et l’oppression, à commencer par tout ce qui est français et plus encore tout ce qui est blanc. C’est encore plus vrai si cette « blanchitude » si décriée est incarnée par un homme, et surtout si cet homme a l’âge de Franz-Olivier Giesbert, celui qui permet encore de se souvenir d’une époque où le français faisait florès dans les rues de Marseille.

Ainsi donc, c’est bien le wokisme dans toute son affligeante vacuité intellectuelle et en même temps dans toute la dangerosité de son prosélytisme et de son idéologie qui s’est exprimé le 9 novembre à travers la voix de Laure Adler. Voix médiatique qui, comme d’autres, inculque insidieusement la haine d’eux-mêmes aux Français, la haine de leur pays, et rappelle spécialement à ceux qui auraient la même couleur que M. Giesbert qu’ils sont des oppresseurs et qu’ils ne doivent surtout pas être fiers de leur culture, de leur histoire, de leur langue, car elles font honte à tous les peuples victimisés du monde. Pendant ce temps, des femmes comme Stella Kamnga, d’origine camerounaise, des hommes comme Alain Mabanckou, d’origine congolaise, défendent la langue française, rappellent continuellement à travers leurs mots tout ce qui peut rendre fier de la parler ou de l’écrire. Reste aux Français à savoir s’ils préfèrent avoir honte d’eux-mêmes avec Laure Adler ou être fiers de ce qu’ils sont avec Alain Mabanckou ou Stella Kamnga. Pour ma part, le choix est vite fait, et n’en déplaise à Madame Adler, défendre le français n’est pas une question de couleur de peau.   

 

Alexandre Page, docteur en histoire de l’art et écrivain.

 

 

 

 

 

 


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