Les contradictions du marxisme II

Un scénario inouï se déroule sous les yeux des spectateurs européens. Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko exercent la pression la plus forte sur la frontière extérieure de l'UE et de l'OTAN. Contre toute attente, l'UE s'emploie à sanctionner ceux qui défendent la frontière commune. Poutine et Loukachenko sont tous deux les anciens représentants du système totalitaire, fondé sur la doctrine marxiste.
 Les contradictions du marxisme II

Celle-ci a été quelque peu transformée au XXIe siècle, conservant pourtant le caractère principal. C'est qu’il s’agit d’une démagogie basée sur la force. Il est surprenant de trouver le même mécanisme à l'œuvre à Bruxelles : ses arguments contre la Pologne et la Hongrie (et, de plus en plus, contre la Slovénie) sont démagogiques. En même temps, ils sont basés sur la coercition : la Pologne et la Hongrie sont constamment sous pression, et l'actuel gouvernement slovène est délibérément discrédité par certains médias européens (Politico).

L'ancien ministre allemand de l'Intérieur Schäuble (CDU) vient d'annoncer que les migrants devraient être réinstallés en Allemagne et bénéficier de l'asile. Moscou, Bruxelles et Berlin s'agitent dans une convulsion collectiviste de l’idéologie dont les prémisses sont fausses. Le mal dont depuis longtemps souffre la Capitale européenne s’appelle le néo-marxisme. Les principes fondamentaux de la variante rajeunie ne diffèrent pas beaucoup de ce que professaient les classiques de la doctrine : remettre en cause toutes les formes de l’existence traditionnelle : la nation, la foi, la culture et l’homogénéité nationale. « Du passé faisons table rase », chante l’Internationale.

La suite du feuilleton sur les contradictions du marxisme doit être dans la perspective suivante : ce sont les pays de l’Europe centrale qui sont aujourd’hui porteurs de la conscience individuelle et du progrès si caractéristique de l'âge d'or du renouveau européen. C'est l'Est de l'Europe qui apparaît aujourd'hui de plus en plus au grand jour : la Pologne sera la prochaine destination des migrations de masse : non pas en provenance d'Afrique, mais d'Europe occidentale.

LA CONTRADICTION DU MARXISME QUE DÉMONTRE LA GENESE DE LA RENAISSANCE

Marx a posé la thèse suivante comme principe directeur de ses études : « Le mode de production de la vie matérielle détermine le processus social, politique et spirituel (intellectuel) de la vie en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, mais, au contraire, leur être social qui détermine leur conscience «. A propos de cela, il existe un exemple historique concret qui prouve l’invalidité d’un tel raisonnement. Il démontre notamment que c’est la conscience individuelle qui a déterminé l'être social, sa conscience et non l'inverse. C'est la Renaissance. Il s'agit du mouvement historique qui n'a pas de comparaison lorsqu'on le juge du point de vue de l’influence sur l’actualité.

L’historien Jacob Burckhardt a caractérisé la Renaissance en termes suivants : « L'homme s'est éveillé à l’observation et à la considération objective de l'état des choses de ce monde. En même temps, il a découvert la subjectivité : l'homme est devenu individu spirituel et s'est reconnu comme tel » (Burckhardt, 1981). L’individu moderne est formé ; il a pour but de « perfectionner sa personnalité ». Il est donc devenu sensible à la « gloire moderne », et « l’ironie et l’humour modernes » sont nés (toutes les citations en italique sont de Burckhardt). Cela s'est passé dans les villes du nord de l'Italie, en particulier à Florence.

Pourtant l’homme n'a pas seulement découvert l’identité, il a même appris à la manipuler : « Au XVIe siècle, la conscience de la formation de l'identité humaine s'est accrue. Les hommes (et parfois les femmes) ont appris à changer ou à "façonner" leur identité en fonction des circonstances. Des historiens y ont vu le début d'un phénomène particulièrement moderne. La littérature de grands écrivains anglais du XVIe siècle a créé des personnages de fiction tels que Faust et Hamlet, qui ont commencé à analyser leur identité et à la manipuler. À cet égard, ils ont commencé à se comporter comme des personnes modernes » (Brotton, 2006). La manipulation est le fondement du monde moderne (la politique, la publicité, etc.).  Voilà une preuve supplémentaire que la conscience sociale est le produit de la conscience individuelle et qu’elle est inexistante en dehors d'elle.

Ensuite : « La peste noire a déclenché une grande remise en question de choses qui étaient considérées comme allant de soi. Cela a incité de nombreuses personnes, notamment parmi l'élite urbaine, à utiliser la raison pour comprendre le monde.  Ce nouvel esprit de recherche a permis à la Renaissance de s'épanouir, notamment en politique et en philosophie » (Ruggiero, 2015). Il serait difficile de supposer que quelque chose fasse moins partie de « la conscience sociale qui détermine la conscience individuelle » que la bactérie yersinia pestis, le bacille de la peste transmis par les puces et délivré aux humains par les rats. La peste de Florence a donc littéralement catalysé le renouveau italien du XIVe siècle, après lequel rien n'a plus été comme avant :  grâce à l'éveil de l'individu, c'est la conscience qui a créé les conditions d'un nouvel être social. C’est ce qui rend la thèse de Marx absurde. C'est aussi comme si l'on prétendait que l'invention du feu serait le résultat du développement d'une conscience sociale qui, quelque part dans le passé primordial, a commencé à déterminer l'être de l'individu.

L'historien conclut : « Le sentiment que la vie est éphémère et que chaque moment de bonheur doit être saisi a encouragé de nombreux Italiens à chercher du réconfort dans l'art et la littérature, ce qui a été l'un des facteurs du développement de la Renaissance. De nombreuses élites souhaitant profiter des joies de la vie, elles ont commencé à parrainer des artistes. Cela a également entraîné un changement dans les thèmes abordés par les artistes ». (Pullan, 1973)

L’antithèse supplémentaire à l’idée que l’être social déterminerait la conscience individuelle présente l'exploration maritime au temps de la Renaissance. Lorsque les Portugais ont pris les villes musulmanes de Ceuta et Melilla au Maroc, les routes vers les côtes sud-ouest de l'Afrique s'ouvraient. Leurs vaisseaux atteignirent bientôt les Azores, puis poussèrent plus loin, dans des régions inconnues. Avec l’aide des savants Juifs, ils développèrent des tables solaires, des cartes stellaires, des astrolabes, des quadrants et des barres transversales pour calculer la latitude en fonction de la position du soleil, de la lune et des étoiles. Dans les années 1480, ces avancées scientifiques furent si fructueuses que les Portugais avaient encerclé le Sierra Leone et établi des comptoirs commerciaux le long de la côte guinéenne. 

Lorsque l’historien évalue l'esprit d'entreprise portugais, il s'exprime ainsi : « Les rencontres commerciales qui ont résulté de ce développement ont eu un impact profond sur la culture et l'économie des communautés d'Afrique de l'Ouest, du Portugal et du reste de l'Europe continentale » (Brotton, 2006).

Une fois encore, c'est la conscience individuelle des marins, des explorateurs, des premiers scientifiques et d'autres qui a façonné les communautés culturelles et économiques dans les régions de la planète alors connues. Une fois encore, c'est l'individu qui a déterminé la conscience sociale : sans les réalisations mentionnées, fondées sur l'exceptionnalisme individuel, les choses n'auraient pas pu prendre cette direction au niveau mondial et entraîner le changement de la sorte.

Les Européens ont vu leurs horizons essentiellement modifiés par les découvertes de la Renaissance. Le monde a pris de nouvelles dimensions, d'abord en termes géographiques, puis dans le sens de ce que Marx a défini comme « la conscience sociale », comme son être.  La citation suivante se présente comme l’antithèse finale à la prémisse clé de l’idéologie marxiste : « Les changements dans la conception géographique européenne ont également changé la structure de la vie quotidienne. Le commerce a modifié les intérieurs domestiques publics et privés des personnes fortunées. Lisbonne elle-même s'est transformée en l'une des villes les plus riches d'Europe, où pratiquement tout peut être acheté » (Brotton, 2006).

 

Bostjan Marko Turk, professeur à l’Université de Ljubljana, Membre de l’Académie européenne des sciences et des arts.

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